Jacqueline Domenach écrit à Valérie Pécresse

(Jacqueline Domenach est directrice de l’UFR de Droit et Science Politique de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense)

Simple avis d’une directrice de l’ UFR de Droit et Science Politique de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense à Mme Le Ministre chargée de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

« Depuis trois ans, j’assume la direction de l’UFR de droit et de science politique de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense, institution qui assure la formation de plus de 8400 étudiants.

Madame le Ministre, je vous livre quelques réflexions qui ne constituent que le bilan d’une expérience. Avant de procéder à une interprétation un peu plus fine, je crois important de présenter une impression générale. Cette UFR répond aux exigences de sa mission de service public, et cela dans des conditions tellement périlleuses que, depuis 2007, les résultats obtenus ne sont dus qu’à l’investissement remarquable de l’ensemble de la communauté universitaire et administrative. Sur la base d’une logique purement quantitative, il n’aurait pas été possible de réaliser les projets de formation et de recherche correspondant à notre mission. Aussi je vous propose les quelques éléments d’analyse suivants :

Avant de procéder à l’évaluation des enseignants chercheurs, il serait au moins nécessaire de se poser certaines questions préalables :

  • – Pourquoi l’évaluation ? Au regard de quels objectifs ? L’application de la LOLF, sans réserve, est-elle vraiment efficace ?
  • – Quelles sont les activités à évaluer ? La seule référence à l’enseignement et à la recherche et la césure entre les deux activités sont-elles pertinentes ? Pourquoi une telle ignorance de l’activité des enseignants dans les responsabilités pédagogiques et institutionnelles ? La recherche ne doit-elle que répondre aux intérêts économiques ?
  • – Comment évaluer ? Reproduire la logique du management de l’entreprise a-t-il une signification dans le service public de l’enseignement ? N’existe-t-il pas également des critères qualitatifs à retenir ?
  • – Qui est légitime pour évaluer ? Une bureaucratie soucieuse de la redistribution des moyens et des postes, au nom de la réduction des financements ? Faut-il soumettre les enseignants à un contrôle de l’administration universitaire ? Quelles sont les conditions du respect de l’indépendance des enseignants, ainsi que de l’équité de l’évaluation ?

Le simplisme d’une baguette décrétale, qui se limiterait à dissocier enseignement et recherche, à faire de l’enseignement une sanction d’un « mauvais chercheur », ne peut que révéler la méconnaissance totale des conditions de fonctionnement des universités. Il faut être méfiant de toute implantation d’un modèle, soit-il idéal, à toute réalité différente.

Avant d’engager un processus d’évaluation, il aurait été plus juste et équitable, de faire un bilan des charges qui pèsent aujourd’hui sur l’ensemble des enseignants chercheurs : ATERS/moniteurs, Maitres de conférences et Professeurs. Puisque le décret et la réforme de l’université se situent dans une logique quantitativiste, alors que les responsables du gouvernement établissent enfin des ratios fiables relatifs au sous encadrement pédagogique et administratif de l’enseignement universitaire. Que l’Université ne soit pas mise devant une obligation infondée de réussite à tout prix. Le critère de financement fondé sur la réussite et la présence aux examens, comme vous le savez, ne saurait tenir ! On ne peut pas exiger l’accueil de l’ensemble des bacheliers et une réussite à tout prix, sans encadrement digne de ce nom. L’université doit rester un lieu de non sélection à l’entrée. Le principe même d’un taux de réussite défini arbitrairement n’a aucun sens.

Avant d’évaluer, il serait si essentiel de procéder à une politique de réévaluation des carrières des enseignants, de s’interroger sur le niveau de traitement des enseignants chercheurs, sur les perspectives de promotion et sur les conditions de travail au regard des exigences scientifiques. Il faudrait d’urgence s’interroger sur le recrutement des jeunes enseignants chercheurs auquel la solution du « contrat doctoral » ne saurait être une réponse adaptée. La politique des primes ne saurait remplacer la respectabilité de ceux qui assurent le service public de l’enseignement.

Avant d’évaluer, il serait plus intéressant de s’interroger sur le rôle de l’Université à la fois dans sa dimension d’intégration sociale des étudiants et dans sa dimension scientifique. Et si les résultats étaient largement performants au regard des moyens accordés. Vous qui êtes si sensible à la réussite sociale ou encore à « l’ascenseur social », pourquoi toujours mettre en avant le fait que la réussite sociale n’aurait de valeur que par la réussite au sein des grandes écoles. Cette approche a une conséquence très grave : la dévalorisation de l’enseignement universitaire, comme une hypothèse jamais vérifiée, alors qu’il faudrait au contraire reconnaître le rôle de l’université dans la promotion des étudiants. Dire, comme un a priori, que ceux qui s’inscrivent à l’université le font « par défaut », constitue une erreur coûteuse pour la société et totalement infructueuse en termes d’efficacité. Le nouveau mode d’inscription des lycéens dans le cadre de l’admission « post bac » ou APB est à cet égard tout à fait révélateur de l’humiliation et du mépris à l’égard des formations universitaires, puisque le seul salut pour les étudiants reste l’admission dans les grandes écoles.

Avant d’évaluer, il serait intéressant de vous poser la question des conditions dans lesquelles l’ensemble de la communauté universitaire et l’ensemble du personnel administratif assurent, grâce à leur sens de l’intérêt général, leurs missions. L’enseignement et la recherche ne peuvent être réduit à une simple marchandise, et cela en dépit des positions de l’OCDE et autres instances nationales ou internationales bien intentionnées. Rétablir le service public de l’enseignement doit être une priorité qui ne saurait relever de la seule logique marchande. Une université, digne de ce nom, ne doit, ni être commandée par la pure logique libérale, ni par une simple logique quantitativiste, et encore moins par la loi du mépris d’une forme de scolarisation proche de l’abêtissement.

Et si, au nom de la respectabilité de l’ensemble de la communauté universitaire, les responsables politiques et les media modifiaient en profondeur le regard porté sur l’université ! Si pour réfléchir sur l’évolution des universités, vous demandiez l’avis des universitaires !

Jacqueline Domenach

Directrice de l’UFR de Droit et Science Politique de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense

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