RÉSULTATS DE LA COORDINATION DU 20 FÉVRIER / NANTERRE

NANTERRE (AFP) — La coordination nationale des universités, réunie vendredi à l’université Paris-X à Nanterre, a appelé à trois nouvelles journées de manifestations, les 26 février, 5 mars et 10 mars, et demandé pour la première fois « l’abrogation de la loi LRU » de 2007 sur l’autonomie.

Les 26 février et 5 mars, la coordination appelle le monde universitaire et de la recherche à des manifestations partout en France, a constaté une journaliste de l’AFP. Le 10 mars, elle appelle à une manifestation nationale à Paris, à laquelle sont conviés les enseignants du primaire et du secondaire.

La coordination a aussi appelé à reconduire la grève « illimitée » en cours dans les universités et au « retrait » de trois réformes : celle sur le statut des enseignants-chercheurs, celle de la formation des enseignants des écoles aux lycées, et « le contrat doctoral unique ».

Le 5 mars, si cette triple demande de retrait n’a pas été entendue, la coordination appellera les universitaires à « la démission de l’ensemble des charges administratives non électives, à l’obstruction dans le cadre des mandats électifs et au refus de participer aux jurys (bac, BTS, Capes, agrégation, session de printemps…) », selon le texte d’une motion.

Enfin, la coordination a voté pour la première fois la demande d’abroger la loi LRU sur l’autonomie des universités d’août 2007.

Plusieurs aspects de cette loi sont d’ores et déjà entrés en vigueur et 20 des 83 universités françaises sont passées à l’autonomie au 1er janvier 2009.

La coordination, qui se réunissait pour la quatrième fois, a dit représenter 65 universités, 15 autres établissements et 18 associations et syndicats.

En appelant le 2 février à la « grève illimitée » dans les universités, cette coordination a lancé une mobilisation contre les réformes du gouvernement dans l’enseignement supérieur et la recherche qui dure depuis trois semaines.

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De l’absurdité de la mise en cause du statut des universitaires à l’heure où il faut l’étendre à tous les salariés

« De l’absurdité de la mise en cause du statut des universitaires à l’heure où il faut l’étendre à tous les salariés » par Bernard Friot, professeur de sociologie à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense _ 12 janvier 2009

La crise du capitalisme met en évidence une double urgence :

– il faut affecter à toute personne une qualification qui lui soit propre, avec le salaire qui va avec, de sorte que la perte d’emploi n’affecte ni sa qualification ni son salaire. A contrario, nous voyons l’odieux et l’inefficience d’une logique « de relance » qui donne une prime – et quelle prime ! aux actionnaires des banques et des grandes entreprises à qui des centaines de milliards sont distribués au nom de l’impossibilité de leur disparition, mais qui considère comme inéluctable que les travailleurs, eux, disparaissent avec leurs postes de travail ou voient leur salaire amputé ;
– il faut affirmer le rôle exclusif des salariés dans la définition des fins et des moyens du travail : les dirigeants d’entreprise et les actionnaires ont failli, ils sont incapables d’assumer la production au niveau où elle devrait l’être et selon les formes qu’elle devrait prendre, il est temps qu’ils disparaissent et laissent la place aux salariés organisés en collectifs de travail.

Pour cela, les travailleurs doivent disposer d’un statut nouveau, fondé sur des droits interprofessionnels nouveaux. Or le statut des enseignants-chercheurs fonctionnaires d’Etat anticipe ce que devrait être ce nouveau statut de tout salarié : ce n’est pas le moment de le mettre en cause !
Les fonctionnaires sont payés pour leur grade, pas pour leur poste : cette formule résume depuis le 19ème siècle la spécificité de leur statut. Dans le secteur privé la qualification est attachée au poste de travail : la disparition de l’emploi ou la fin du contrat de travail se traduisent par la mise en cause de la qualification du salarié et par une rupture dans son salaire. Dans la fonction publique au contraire, la qualification est un attribut du travailleur, qui la garde avec son salaire quels que soient les aléas de son poste. Attribuer à chacun une qualification personnelle et le salaire qui va avec est le cœur du dépassement de la crise actuelle : c’est poser les travailleurs comme les seuls producteurs, c’est en finir avec la logique de l’emploi qui les aliène à des employeurs décidant de leur employabilité et contestant en permanence leur qualification.

Alors que les travailleurs du privé souffrent de l’identification entre employeur, lieu de travail et collectif de travail (au point que celui-ci est désigné « personnel » de l’employeur !), la liberté des universitaires, fonctionnaires d’Etat, repose sur une ferme distinction entre employeur, lieu de travail et collectif de travail.

Première distinction : l’université est le lieu de travail des universitaires, mais pas leur employeur. L’Etat employeur observe des règles de qualification, de salaire, de conditions de travail et de carrière qui sont définies nationalement. Au contraire, la loi LRU et les réformes qui s’en suivent (nouvelles conditions d’accès à la profession, réforme du décret de 1984 sur les carrières et les obligations de service) ont comme objectif de situer l’employeur des universitaires sur leur lieu de travail et de faire de leur emploi, et non plus de leur grade, la clé de leurs droits, dans une formidable régression.

Seconde distinction décisive : le collectif de travail ne se confond pas avec les collègues du lieu de travail. La qualification n’existe que dans un collectif de travail, et le fait que celui-ci soit personnel aux universitaires (le réseau, souvent international, des collègues avec lesquels ils sont en collaboration permanente) est pour chacun d’eux le fondement de leur maîtrise des fins de leur travail, et de leur inventivité pour l’enseignement comme pour la recherche. Or à l’exception de quelques stars « hors sol » qu’elles s’emploient à créer, les réformes vont, en localisant les droits et les carrières, centrer le collectif de  travail de chacun sur son lieu de travail, faire des enseignants-chercheurs le personnel des présidences, restreindre leur horizon aux querelles locales tout en les poussant au conformisme. Là encore, quelle régression !

Ce sont les règles essentielles du statut des universitaires qu’il faut d’urgence étendre au secteur privé, et non l’inverse.

Jacqueline Domenach écrit à Valérie Pécresse

(Jacqueline Domenach est directrice de l’UFR de Droit et Science Politique de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense)

Simple avis d’une directrice de l’ UFR de Droit et Science Politique de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense à Mme Le Ministre chargée de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

« Depuis trois ans, j’assume la direction de l’UFR de droit et de science politique de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense, institution qui assure la formation de plus de 8400 étudiants.

Madame le Ministre, je vous livre quelques réflexions qui ne constituent que le bilan d’une expérience. Avant de procéder à une interprétation un peu plus fine, je crois important de présenter une impression générale. Cette UFR répond aux exigences de sa mission de service public, et cela dans des conditions tellement périlleuses que, depuis 2007, les résultats obtenus ne sont dus qu’à l’investissement remarquable de l’ensemble de la communauté universitaire et administrative. Sur la base d’une logique purement quantitative, il n’aurait pas été possible de réaliser les projets de formation et de recherche correspondant à notre mission. Aussi je vous propose les quelques éléments d’analyse suivants :

Avant de procéder à l’évaluation des enseignants chercheurs, il serait au moins nécessaire de se poser certaines questions préalables :

  • – Pourquoi l’évaluation ? Au regard de quels objectifs ? L’application de la LOLF, sans réserve, est-elle vraiment efficace ?
  • – Quelles sont les activités à évaluer ? La seule référence à l’enseignement et à la recherche et la césure entre les deux activités sont-elles pertinentes ? Pourquoi une telle ignorance de l’activité des enseignants dans les responsabilités pédagogiques et institutionnelles ? La recherche ne doit-elle que répondre aux intérêts économiques ?
  • – Comment évaluer ? Reproduire la logique du management de l’entreprise a-t-il une signification dans le service public de l’enseignement ? N’existe-t-il pas également des critères qualitatifs à retenir ?
  • – Qui est légitime pour évaluer ? Une bureaucratie soucieuse de la redistribution des moyens et des postes, au nom de la réduction des financements ? Faut-il soumettre les enseignants à un contrôle de l’administration universitaire ? Quelles sont les conditions du respect de l’indépendance des enseignants, ainsi que de l’équité de l’évaluation ?

Le simplisme d’une baguette décrétale, qui se limiterait à dissocier enseignement et recherche, à faire de l’enseignement une sanction d’un « mauvais chercheur », ne peut que révéler la méconnaissance totale des conditions de fonctionnement des universités. Il faut être méfiant de toute implantation d’un modèle, soit-il idéal, à toute réalité différente.

Avant d’engager un processus d’évaluation, il aurait été plus juste et équitable, de faire un bilan des charges qui pèsent aujourd’hui sur l’ensemble des enseignants chercheurs : ATERS/moniteurs, Maitres de conférences et Professeurs. Puisque le décret et la réforme de l’université se situent dans une logique quantitativiste, alors que les responsables du gouvernement établissent enfin des ratios fiables relatifs au sous encadrement pédagogique et administratif de l’enseignement universitaire. Que l’Université ne soit pas mise devant une obligation infondée de réussite à tout prix. Le critère de financement fondé sur la réussite et la présence aux examens, comme vous le savez, ne saurait tenir ! On ne peut pas exiger l’accueil de l’ensemble des bacheliers et une réussite à tout prix, sans encadrement digne de ce nom. L’université doit rester un lieu de non sélection à l’entrée. Le principe même d’un taux de réussite défini arbitrairement n’a aucun sens.

Avant d’évaluer, il serait si essentiel de procéder à une politique de réévaluation des carrières des enseignants, de s’interroger sur le niveau de traitement des enseignants chercheurs, sur les perspectives de promotion et sur les conditions de travail au regard des exigences scientifiques. Il faudrait d’urgence s’interroger sur le recrutement des jeunes enseignants chercheurs auquel la solution du « contrat doctoral » ne saurait être une réponse adaptée. La politique des primes ne saurait remplacer la respectabilité de ceux qui assurent le service public de l’enseignement.

Avant d’évaluer, il serait plus intéressant de s’interroger sur le rôle de l’Université à la fois dans sa dimension d’intégration sociale des étudiants et dans sa dimension scientifique. Et si les résultats étaient largement performants au regard des moyens accordés. Vous qui êtes si sensible à la réussite sociale ou encore à « l’ascenseur social », pourquoi toujours mettre en avant le fait que la réussite sociale n’aurait de valeur que par la réussite au sein des grandes écoles. Cette approche a une conséquence très grave : la dévalorisation de l’enseignement universitaire, comme une hypothèse jamais vérifiée, alors qu’il faudrait au contraire reconnaître le rôle de l’université dans la promotion des étudiants. Dire, comme un a priori, que ceux qui s’inscrivent à l’université le font « par défaut », constitue une erreur coûteuse pour la société et totalement infructueuse en termes d’efficacité. Le nouveau mode d’inscription des lycéens dans le cadre de l’admission « post bac » ou APB est à cet égard tout à fait révélateur de l’humiliation et du mépris à l’égard des formations universitaires, puisque le seul salut pour les étudiants reste l’admission dans les grandes écoles.

Avant d’évaluer, il serait intéressant de vous poser la question des conditions dans lesquelles l’ensemble de la communauté universitaire et l’ensemble du personnel administratif assurent, grâce à leur sens de l’intérêt général, leurs missions. L’enseignement et la recherche ne peuvent être réduit à une simple marchandise, et cela en dépit des positions de l’OCDE et autres instances nationales ou internationales bien intentionnées. Rétablir le service public de l’enseignement doit être une priorité qui ne saurait relever de la seule logique marchande. Une université, digne de ce nom, ne doit, ni être commandée par la pure logique libérale, ni par une simple logique quantitativiste, et encore moins par la loi du mépris d’une forme de scolarisation proche de l’abêtissement.

Et si, au nom de la respectabilité de l’ensemble de la communauté universitaire, les responsables politiques et les media modifiaient en profondeur le regard porté sur l’université ! Si pour réfléchir sur l’évolution des universités, vous demandiez l’avis des universitaires !

Jacqueline Domenach

Directrice de l’UFR de Droit et Science Politique de l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense

Comment rénover l’université (France Culture)

Voici le lien de l’émission du 19 Février de France Culture, débat entre Bertrand Monthubert et Valérie Pécresse. Bonne écoute.

http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/grain/fiche.php?diffusion_id=70992

Appel pour un rassemblement national des délégués de laboratoire.

COMMUNIQUE DES ORGANISATIONS SYNDICALES
Appel pour un rassemblement national des délégués de laboratoire

Depuis début février, la grève s’étend dans les universités et les laboratoires contre la politique d’enseignement supérieur et de recherche du gouvernement (décret carrières, réforme de la formation des enseignants, suppressions d’emplois, démantèlement des organismes). Les manifestations ont rassemblé dans toute la France plusieurs dizaines de milliers d’enseignants-chercheurs, de chercheurs, d’ingénieurs, de techniciens, d’administratifs, de personnels précaires et d’étudiants. Se situant dans le même mouvement, en convergence avec la coordination des universités, une assemblée générale des personnels des laboratoires de tous les organismes de recherche et des universités, tenue le 12 février au CNRS, a donné le coup d’envoi d’une campagne préparant une réunion nationale de délégués de laboratoires.

Nous proposons  dans chaque région et/ou université d’organiser de façon coordonnée, avec les syndicats et les associations signataires, des AG de laboratoires qui éliront des délégations composées de façon inter catégorielle. Nous appelons les AG à débattre des revendications et à mandater les délégués qui iront mi-mars porter une adresse solennelle à l’Elysée.

Les AG sont appelées à se prononcer notamment sur :

  • la restitution des 1030 emplois supprimés au budget 2009, et l’ouverture de négociations sur un plan pluriannuel de recrutement permettant la résorption de la précarité,
  • le transfert immédiat des crédits 2009 de l’ANR vers les EPST et les universités pour leur donner les moyens de recruter sur postes statutaires et de mener une politique scientifique.
  • le refus de l’éclatement du CNRS (qui doit maintenir toutes les disciplines et assurer la continuité thématique), du découpage de l’INSERM en Instituts, de la dilution de l’INRA dans un consortium, du transfert des personnels IRD aux universités, du contrat d’objectifs sans moyens imposé au CEMAGREF et de la transformation des EPST en simples agences de moyens
  • l’abandon de toute politique de désassociation et le maintien des UMR permettant une coopération entre universités et organismes.
  • le retrait du projet de contrat doctoral
  • le boycott de l’AERES et la restitution de l’intégralité de  ses prérogatives au comité national de la recherche scientifique et aux instances scientifiques des autres organismes pour l’évaluation des équipes et laboratoires.

Elles pourront se prononcer également sur le boycott des jurys des chaires, le blocage des CA des organismes appelés à entériner les transformations en cours. Elles pourront demander aux sections du CoNRS de contribuer à assurer le suivi de ce mouvement, de soutenir et d’encourager les personnels et les laboratoires dans ces actions. Un site WEB spécifique recueillera les initiatives des laboratoires et organisera le rassemblement national.

Les organisations signataires appellent les personnels à prendre toute leur place dans les luttes en cours. CGT SNTRS, CGT-INRA, FERC-SUP FSU  SNCS, SNESUP, SNASUB SGEN-CFDT Recherche EPST SUD Recherche, SUD Education, SUD Etudiant SNPREES-FO SLR, SLU UNEF

Lettre ouverte à Jean-Robert Pitte

Lettre ouverte à Jean-Robert Pitte, ancien Président de l’Université Paris-Sorbonne, Membre de l’Institut.

Cher collègue,
Vous avez tenu à plusieurs reprises, ces dernières semaines, des propos désastreux sur l’état de la recherche dans les universités en sciences humaines. Dans le journal /Challenges/ du 3 février, vous soutenez qu’« en lettres par exemple, la moitié des maîtres de conférences et le tiers des professeurs ne publient plus rien et ne font qu’assurer leurs 192 heures d’enseignement sur l’année ». /Le Figaro/ du 13 février confirme ces propos et rappelle qu’en sciences humaines et sociales, vous « estimez à 40 % le nombre d’enseignants du supérieur qui ne publient pas ». Et le journal de citer vos dires : « C’est l’omerta, car personne ne veut l’avouer ! Aucune sanction n’est possible. Personne ne peut les obliger à faire de la recherche et certains s’en donnent à
coeur joie. »
Si vos propos sont bien rapportés — on peut encore espérer que ce ne soit pas le cas —, ils sont insultants pour l’ensemble de l’Université française, et en particulier pour ceux qui travaillent à vos côtés à l’Université Paris-Sorbonne. Le lecteur peut supposer en effet que les chiffres que vous évoquez sans en donner les sources et que vous seriez donc le seul à posséder seraient le fruit de votre longue expérience à Paris IV et de la fréquentation quotidienne de vos collègues, géographes et historiens, linguistes ou littéraires. Il suffit pourtant de consulter les rapports remis récemment à l’Agence d’Evaluation de la
Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES) pour prouver le contraire. En substituant aux réalités et aux faits que vous connaissez parfaitement des pseudo-statistiques qui ne reposent sur aucune étude, vous accréditez et cautionnez, du fait de vos qualités éminentes d’ancien Président de l’Université Paris IV et de Membre de l’Institut, un discours idéologique anti-intellectualiste qui rejoint la pire tradition populiste. Vous n’honorez assurément pas ainsi les sciences humaines et leurs méthodes. Vous jetez surtout un grave discrédit sur une université que vous disiez pourtant, il n’y a pas si longtemps,
vouloir faire rayonner.
Nous ne voulons pas nous interroger sur les raisons qui vous poussent à de telles allégations, mais nous vous demandons de prendre toute la mesure de l’insulte que vos propos font à l’ensemble de la communauté universitaire, et tout spécialement à l’établissement  auquel vous appartenez. Dans votre article paru dans /Le Monde/ du 5 février, vous concluez que les universités devraient se réjouir de ce que les nouveaux projets de réforme leur permettent « de se gérer elles-mêmes sous la houlette de leur président ». L’image est saisissante. A lire vos accusations, on frémit d’imaginer le sort d’une université tombée « sous la houlette » d’un président qui n’aurait pas la moindre considération pour ses pairs et qui refuserait de les évaluer sur la réalité de leur recherche et de leur engagement.

Denis Labouret (Vice-président du Conseil d’administration)
Barthélémy Jobert (Vice-président du Conseil scientifique)
Michel Fichant (Président du Comité stratégique)
Jean-François Courtine (Professeur délégué à la Recherche)

La réforme : une erreur de gestion mais des voies de solutions

La réforme : une erreur de gestion mais des voies de solutions
Christophe Benavent. jeudi 19 février 2009.
Texte originellement publié sur le site de Christophe Benavent.

« La grève est active, moins par les cours qui sont dispensés, les conférences qui les remplacent, que par l’effervescence des Universités à penser la réforme qu’on ne leur donne pas. La critique se déploie en tout sens. Des Juristes ont pointé avec justesse les défauts du texte, un philosophe en a souligné le caractère punitif. Des alternatives se dessinent.
En voici notre critique, du point de vue des sciences de gestion, et l’esquisse de certaines solutions.
Considérons ce texte, sous l’angle qui correspond à sa finalité. En s’articulant autour de deux points cruciaux, l’évaluation – confiée à des agences externes à l’université, et l’incitation – par la modulation du service, il définit les moyens par lesquels l’on souhaite que l’Université atteigne plus efficacement ses buts : mieux enseigner, mieux chercher et mieux rayonner.
Le spécialiste de sciences de gestion comprend parfaitement la démarche et sans remettre en cause la justesse des buts, peut s’intéresser à la manière de les atteindre. Ce décret en spécifiant une méthode d’évaluation et un mode d’incitation pose le problème classique du contrôle organisationnel qui se formule en termes simples : comment agir de sorte que ceux qui ont la charge de mettre en œuvre la stratégie agissent effectivement dans ce sens, et lui donne vie par leurs opérations. Comment faire en sorte que les Universitaires, dans la diversité de leurs grades, de leurs talents et de leurs disciplines, participent au nouvel élan que la nation leur assigne ?
En réalité ce texte ne pose pas le problème, il le résout en supposant que l’évaluation est simple, et l’incitation se suffit à une variation d’une des activités des agents : le temps passé devant une classe.
Un auteur, depuis longtemps déjà, s’est intéressé à la question, il s’agit de William Ouchi. Son argument principal est qu’un système de contrôle organisationnel est contingent et que sa pertinence est le fruit d’une adéquation entre les systèmes de contrôle et l’environnement. Examinons cette adéquation de manière progressive.
Une première réponse au problème du contrôle est de récompenser les résultats obtenus, c’est bien l’esprit de la réforme. Ainsi donne-t-on des commissions aux vendeurs, ou dans des temps plus anciens on payait l’ouvrier à la pièce. On comprend de suite que cette carotte n’a de sens que si l’on mesure précisément les résultats. Sinon le paiement risque d’être injuste et ceux qui auront fait l’effort nécessaire sans obtenir le résultat escomptés se sentiront lésés. Très rapidement la production sera désorganisée. Dans un univers tels que celui du savoir, il faudrait être naïf pour penser que la performance est aisément mesurable, même si la bibliométrie a fait des progrès. De quels résultats parle-t-on ? Un nombre de publications ? Des applications industrielles ? Un rayonnement intellectuel ? Un nombre de thèse ? Une rupture dans la pensée ? L’ouverture d’un champs de connaissance nouveau ? A travers les disciplines les critères sont variés et on serait fou de penser qu’ils puissent se réduisent à une même métrique, le choix de l’une créerait un profond sentiment d’injustice chez les autres.
Puisque la capacité de mesure des résultats est faible, tentons de contrôler les comportements, en spécifiant des règles précises, en instituant des organes de supervisions, en surveillant l’application de ces règles. On retrouve là la bonne vieille bureaucratie rationnelle, ses formes tayloriennes, et l’on sait que le dispositif est efficace, quand l’effort ainsi contraint est lié de manière étroite au résultat général. Quand le processus de production est bien déterminé, on se soucie peu de payer à la pièce, on s’assure juste que chacun fasse les bons gestes pour que l’ensemble atteigne la performance voulue. Cette méthode a été reine, et l’est encore dans nombre d’industries.
Elle est cependant inapplicable dans les industries de l’esprit et du talent. Peut-on prescrire les gestes du génie ? Spécifier les actions qui conduisent à la découverte ? Le comédien enchante-t-il son public par l’application de recettes ? Si c’était le cas, nous serions une société encombrées d’artiste, de savants et de pédagogues époustouflants. A notre grand regret ce n’est pas le cas.
Comment faire alors ? William Ouchi a proposé, ou découvert, que d’autres système de contrôle qu’un encouragement centré sur les résultats ou sur la prescriptions des comportements était possible, et depuis des générations de chercheurs en établissent la variété des formes. Ces systèmes de contrôle privilégient la collégialité, le mentoring, une culture commune et donne une place importante aux rituels.
Reprenons dans le texte :
« En situation de forte incertitude quantitative et qualitative sur le travail effectué par les acteurs, une certaine autonomie assortie de confiance est nécessaire. Le contrôle s’effectue alors principalement bien avant l’action, c’est à dire lors du recrutement des acteurs, L’acteur recruté satisfait alors un certain nombre de critères censés garantir sa capacité et sa volonté d’agir dans le sens attendu de l’organisation, même en l’absence de contrôle formel »
En suivant cette analyse, des conclusions assez claires peuvent être tirées sur ce que la réforme des statuts peut être si elle vise effectivement à améliorer la qualité de la recherche des Universités, à améliorer la qualité de leur enseignement, et à grandir leur rayonnement. Mais poursuivons encore l’analyse, même si déjà il est clair que le système de contrôle proposé par la réforme est erroné.
Il faut aussi définir les niveaux de contrôle, ce qui n’est pas du tout clair dans la réforme, et même tout à fait inconsistant. Que cherche-t-on à contrôler ? Le système universitaire ? Les établissements ? Les individus ?
On comprend sans effort que l’esprit de la réforme l’autonomie vise à exercer un contrôle par la constitution d’un quasi-marché – quoique les détracteurs en pense, nous sommes loin d’un marché où le prix est le régulateur – où la compétition est organisée par un système d’évaluation des établissements, dont l’Aeres à la charge, et un système d’allocation de ressource, qui reste la décision politique du Ministère, même si des aménagements sont permis par la multiplications des sources de financement. Même en acceptant ce principe, qui du point de vue de la gestion est raisonnable, il y a des inconsistance majeures. L’Aeres se trompe d’objet en évaluant les programmes et les laboratoires, il faudrait qu’elle se limite à la seule unité désormais pertinente dans le cadre de l’autonomie, celui de l’établissement. Du même coup on ne comprend pas pourquoi tenter de contrôler directement les individus par les mesures du décret.
Dans un projet qui envisage sérieusement l’autonomie, il faudrait laisser aux établissements le soin de l’évaluation, et de concentrer la réforme sur la constitution d’un quasi-marché efficace. Ce n’est pas le cas, et les modalités choisies sont simplement inadéquates, inapplicables, erronées, inconsistantes. Elle veulent organiser implicitement un quasi marché des institutions, en agissant sur les individus. Nous comprendrions cela s’il s’agissait de contrôler une administration, et d’accroître la productivité d’une vaste bureaucratie.
Erreur dans le système de contrôle, erreur dans les niveaux de contrôle, une troisième erreur apparaît dans l’incompréhension de la nature même de la production de connaissance et de l’innovation. Les grandes entreprises connaissent cette tragédie de l’invention. Il faut gaspiller de nombreuses ressources pour mettre sur le marché une innovation réussie. Sur dix concepts, un seul est un succès, et encore, faut-il que ses gains produisent suffisamment de valeur pour rembourser les investissements perdus dans les 10 autres. C’est ainsi que certaines firmes se sont résolues à mettre en compétition différentes équipes, sachant pertinemment que si une seule réussit, les autres seront aussi rémunérées.
L’esprit de cette réforme est de considérer comme un scandale que le moindre membre de l’organisation puisse échouer, et que ses résultats n’aboutissent à rien. Les grandes organisations ont compris depuis longtemps que dans cette incertitude il faut choyer l’effort, ne pas sanctionner l’échec et récompenser généreusement les victoires.
Nous pourrions poursuivre l’analyse, mais épargnons au lecteur et l’aridité de la gestion, concluons que même en important des concepts de la gestion (privée) ce projet comporte des erreurs de gestion. Ces concepteurs n’ont pas pensé le problème, si leurs intentions sont idéologiques, le pragmatisme est absent. Ils ne connaissent sans doute même pas les organisations qui les font rêver et s’avèrent de piètres gestionnaires. Leur inculture managériale est grande.
Alors suggérons leurs quelques idées et quelques recommandations, comme nous avons l’habitude de l’enseigner à nos étudiants. Après le diagnostic quelques voies de solutions
Sans forcément remettre en cause un principe d’autonomie des établissements, au sein de ceux-ci, et à travers eux, il importe de constituer des communautés fortes, qui expriment des valeurs claires, sans doute celle du collège invisible de R.K Merton : l’universalisme, le désintéressement, le scepticisme, et la transparence.
Dans tous les cas, pour que ces communautés soient fortes, il semble nécessaire que la société et l’Etat leur donne une place et un statut particulier, la caractère schizophrénique de l’enseignant chercheur se prête peu à cette propriété, on pourrait attendre qu’un véritable statut de l’universitaire nourrisse sa communauté de l’autonomie et de la confiance suffisante pour qu’elle puisse sélectionner en son sein ceux qui le valent vraiment, et dans la collégialité, définisse des normes de travail, qu’aucune autre collectivité ne peut véritablement lui prescrire. Elle implique sans doute que la réforme passe par un soutien important aux sociétés savantes qui organisent la profession, gèrent les revues, les congrès, et organisent de fait la compétition intellectuelle, qui rappelons-le est constante.
Un tel statut doit affirmer l’unicité de la profession d’universitaire qui se réalise dans la diffusion d’une connaissance qu’il produit, et ne pas le fragmenter en de multiples missions. Il se fonde sur une éthique. Il doit garantir la liberté de pensée, et réaffirmer le principe universel d’une évaluation par les pairs. On peut même envisager qu’il s’étende à l’ensemble des membres de la communauté scientifique, chercheurs du CNRS, professeurs de grandes écoles. Il doit reconnaitre que l’expression du talent puisse aussi se manifester en dehors des murs de la faculté.
Sur un plan pratique ce dernier principe pourrait se traduire dans le renforcement et la démocratisation des instances disciplinaires, le CNU – par la suppression des membres nommés par le gouvernement, l’introduction d’experts internationaux et de représentant de la société civile désignés par les membres élus, et la création d’un collège professoral au sein des universités dont l’attention porterait sur les activités de diffusion de la connaissance engagées au service de l’institution – qu’elles prennent la forme de l’enseignement, de l’écriture de manuel, de conseil, de vulgarisation de la connaissance, de constitution de site web, pour n’en prendre que quelques formes – et dont la responsabilité serait le recrutement et la promotion, en lieu et place des présidences. En quelque sorte une double collégialité.
Un tel statut de l’universitaire et ses organes de contrôle n’est cependant pas suffisant. William Ouchi n’a jamais prétendu qu’un système de contrôle était exclusif des autres. Qu’une communauté forte et fière recrute en son sein les éléments les plus capables est sans doute insuffisant pour s’assurer qu’au long de leurs carrières, ils agissent continument dans le sens attendu.
Les résultats obtenus sont souvent sans rapport avec les talents et les efforts. C’est le propre de la recherche, et c’est le propre de l’enseignement. C’est une source de déception qui amène nombre de collègue à démissionner et à se tourner vers d’autres activités. Ce ne sera pas en prescrivant ce qu’ils doivent faire, en les poussant à enseigner quand ils renoncent à chercher, qu’on maintiendra la curiosité, de goût d’apprendre, l’effort constant de s’approprier une connaissance informe qui surgit de partout – produire la connaissance n’est pas que découvrir, c’est aussi digérer, assimiler, s’approprier des savoirs fragmentés, diffus pour les restituer dans une forme acceptable par les autres.
Il est nécessaire de récompenser l’effort, en multipliant les incitations, des incitations de faible ampleur pour ne pas être des buts en soi mais assez nombreuses pour que chacun espère en bénéficier. Relisons les travaux de Deci et Ryans pour nous en persuader. A ce jour, elles existent sous la formes d’heures complémentaires d’enseignement, et sont inexistante pour le reste, excepté de quelques rares reconnaissances sous la forme de l’IUF ou des primes doctorales, et sous la forme de slacks organisationnels,ces zones d’incertitudes qui permettent à celui qui détient des budgets d’améliorer son ordinaire. Et pourquoi pas les instituer en créant une dotation personnelle à la recherche, cela permettra à beaucoup de payer les congrès auxquels ils ne vont pas ? Nous imaginons des dizaines de primes attachées à l’exercice de telle ou telle activité, soutenance de thèse, direction de diplômes, responsabilités administratives, innovation pédagogiques, projets de recherche…
Enfin de manière analogue à ce qui se passe dans l’industrie où les gestionnaire de l’innovation savent qu’une idée sur 10 sur 20 aboutit à un résultat, on doit concevoir que tous ne trouvent pas, mais que tous sont nécessaire pour qu’un seul découvre. Et si ce seul n’obtenait que la gloire à découvrir, même si la gloire nous suffit souvent, la récompense du résultat ne doit pas être interdite.
L’erreur serait de récompenser l’effort de ceux qui ont des résultats. C’est bien ce qu’envisage le décret en donnant plus de temps à ceux qui publient et en oubliant de récompenser leurs publication. De la même manière il y a peu de sens à sanctionner une absence de résultat sans tenir compte de l’effort qui a été engagé. Dans les deux cas, c’est un fort sentiment d’injustice qui sera produit. Une double injustice qui porte sur ses modalités et sa substance.
Le véritable problème aujourd’hui, et qui être au centre du débat, est au fond celui de l’autonomie, moins des universités que des universitaires. Nous sommes convaincus que la liberté de ces derniers est la force des premières. Ce dont on peut débattre est de savoir comment équilibrer le contrôle qu’exercent dans le cadre de l’autonomie, les établissements et les communautés scientifiques sur les universitaires. Comment à la fois préserver l’indépendance de pensée et de projet des universitaires, tout en accroissant l’engagement institutionnel.
Aujourd’hui la réponse adoptée est celle de l’Exit, pour reprendre la typologie d’A.O. Hirschman, les ressources vives de l’université trouvent en dehors d’elle les voies de la satisfaction, au risque de la déloyauté, rarement par la paresse. Il semble que ces jours-ci la prise de parole soit nécessaire. Alors recommandons à nos politiques de réviser leurs classiques – on enseigne Ouchi à HEC – et dans le travail de réécriture du décret, pour réussir cette seconde session, de garder à l’esprit le problème essentiel : comment inciter les Universitaires à s’engager plus encore dans leurs institutions en leurs garantissant la liberté de penser et en assurant les communautés scientifiques de trouver les voies de l’excellence.
Les solutions passent d’abord par véritable statut, unifié, de l’universitaire, puis par un système réel d’incitations des individus et une évaluations raisonnable des collectivités de recherche. Elle doit prendre toute la mesure de ce qui est juste, s’attacher à l’équité, la régularité et la dignité de ceux qui en sont l’objet. »