Mettre un terme à la fuite des cerveaux

Article à lire dans Le Pharisien.
Eric de la Croix-Saint-Georges | 10.04.2009, 08h00

Mettre un terme à la fuite des cerveaux

Un rapport confidentiel de l’Agence Nationale d’Évaluation de la Responsabilité Politique (ANERP) suscite l’inquiétude du Président de la République.

Les faits remontent à janvier 2005, mais il aura fallu attendre plus de quatre ans avant qu’ils ne s’ébruitent. Jacques Chirac, alors Président de la République, commande à l’ANERP, créée en 2003, au début de son quinquennat, une étude sur la qualité de la gouvernance politique en France. Commande discrète, et que le Chef de l’État a pris soin de ne passer qu’à l’approche de la fin de son mandat. Fin avril 2007 le rapport de l’ANERP tombe. Il est prudemment tenu à l’abri de la curiosité des journalistes et du public.
Dès son élection à la Présidence de la République, Nicolas Sarkozy en prend connaissance. Il hésite sur l’opportunité de le rendre public, mais finit par décider de suivre la ligne tracée par son prédécesseur. Pour comprendre ses raisons, il suffit de se pencher sur le rapport en question. Édifiant.

L’ANERP a mené deux années durant une enquête minutieuse sur la qualité, la performance, la compétitivité et le retour sur investissement du personnel politique français, aussi bien de celui qui était en charge de hautes responsabilités nationales au moment de l’enquête que de celui qui était virtuellement disponible pour un Président appartenant à la majorité d’alors. Sans entrer dans la description technique du protocole d’enquête, on peut dire qu’il croise cinquante-six paramètres d’évaluation, chacun étant affecté d’une note allant de 0 à 5. Le modèle en est inspiré par les techniques issues du très sérieux Laboratory of Research on Underworld (LRU) du Michigan, techniques d’abord appliquées par les chercheurs américains à une évaluation de la performance des différentes organisations criminelles mondiales (voir Science, 19 avril 1999, vol. 251). L’enquête de l’ANERP s’appuie donc sur une expertise avérée et ses résultats sont, de l’avis des scientifiques, incontestables.

Ils n’en sont que plus préoccupants. Il apparaît en effet que chaque année, 67,12% des meilleures personnalités étatiques produisantes* (PPP) choisissent d’aller travailler à l’étranger (29,07%), de vendre leurs services à l’entreprise privée (18,04%) ou de se retirer de la vie publique pour vivre de leurs rentes (20,01%). Ce chiffre moyen augmente si on considère séparément le parti de la majorité actuelle, pour friser les 89% – ce qui s’explique notamment par la plus grande mobilité géographique qui caractérise les partis de la droite républicaine, traditionnellement plus encline à valoriser les parcours personnels. Au total, la performance moyenne du personnel politique français susceptible d’entrer au gouvernement s’établit à 1,25 sur 5. Soit deux points de moins que la moyenne européenne, à égalité avec le résultat obtenu par l’Italie (1,24) et l’Iran (1,26).

On mesure alors l’embarras de Nicolas Sarkozy au moment de prendre ses fonctions et de nommer son cabinet. Comme nous l’avoue un proche du Président, « la pénurie de cerveaux et de compétences était particulièrement gênante pour les ministères de l’Éducation Nationale et pour celui de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Nicolas (sic) a dû se résoudre à faire contre fortune bon cœur, et à désigner comme ministres ce qu’il avait sous la main ».

Une campagne de communication efficace
Pour pallier la carence de personnels qualifiés et, surtout, à la hauteur des enjeux ambitieux que le candidat Sarkozy s’était fixés, une coûteuse campagne de communication a été mise en place, entre juin et octobre 2007, sur le thème de l’excellence ministérielle et de l’évaluation régulière dont les ministres feraient l’objet. Coût de l’opération : entre deux-cents et deux-cent cinquante millions d’euros. Un investissement fructueux, puisqu’il aura permis jusqu’au début de cette année de donner le change. Mais le Président de la République vient de changer de stratégie. C’est à sa demande que le rapport de l’ANERP vient d’être communiqué à l’AFP, mettant ainsi un coup d’arrêt à la politique des apparences qu’il avait été contraint de conduire jusqu’ici en la matière : « ça va bien deux minutes, mais l’incompétence, c’est l’incompétence », aurait-il déclaré excédé hier soir, au sortir d’un dîner au Fouquet’s. Les deux ministres concernés ne tarderont pas à être remerciés. Ce qui, cependant, ne règle pas le problème de leur succession, la fuite des cerveaux politiques marquant une nette tendance à la hausse au premier trimestre 2009.

* Personnalité étatique produisante : selon la définition de l’ANERP, il s’agit d’« un homme ou une femme ayant eu ou ayant vocation à avoir, de par sa formation, son appartenance sociale, ses origines familiales ou autres, des responsabilités étatiques (donc de niveau national), et qui ait donné la preuve de sa capacité à promouvoir et de publier des idées neuves dans le champ politique ».

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