Motion de Bordeaux 3 : une réaction de Jean-Paul Engélibert, professeur de littérature comparée

source : http://www.fabula.org/actualites/article30479.php

Motion de Bordeaux 3 : une réaction de Jean-Paul Engélibert, professeur de littérature comparée

Le 6 avril à Bordeaux 3, l’Assemblée générale du personnel puis l’Assemblée générale de l’université ont voté dans des termes identiques la motion suivante :

  • « En refusant d’entendre nos revendications (telles qu’elles ont été formulées par la CNU), le gouvernement prend le risque d’interdire le déroulement normal des examens du second semestre. Dans les conditions actuelles, en face d’une telle obstination, l’AG propose de neutraliser le second semestre. Cela veut dire que la validation de l’année 2008-2009 serait délivrée sur la base des examens du premier semestre. Cela impliquerait d’organiser, dès que la situation le permettrait, une session de rattrapage du premier semestre, afin d’éviter que les étudiants ajournés à cette session ne soient lésés. Il reste au gouvernement à faire preuve de responsabilité en retirant les deux réformes qui ont suscité le déclenchement du mouvement (statut des enseignants chercheurs et Mastérisation de la formation des enseignants du primaire et du secondaire) de façon à créer rapidement les conditions d’une véritable négociation sur l’ensemble de nos revendications. »

Cette motion a suscité beaucoup de réactions, d’oppositions et de craintes, y compris parmi ses propres auteurs. Elle paraît hérétique ; elle l’est certainement. Elle répond pourtant à une situation qu’on ne peut pas esquiver.
Nous avons trouvé notre Thatcher, notre Reagan. Nous avons compris ce que nous sommes aujourd’hui : les mineurs anglais, les contrôleurs aériens des Etats-Unis des années 1980. Comme ceux-là, ce nouveau règne s’instaure en assaillant une profession à haute valeur stratégique ou symbolique ; il s’affirme en brisant une résistance. Voilà notre responsabilité aujourd’hui – et la difficulté de la bataille. Si nous cédons, nous ouvrons la voie à vingt ans de règne ultra. Nous n’en serons pas les seules victimes, nous n’en serons même pas les principales ; ne dramatisons donc pas notre sort. Soyons seulement conscients que l’université ne s’en relèvera pas.
On peut énumérer ses conséquences à moyen terme : assèchement de la préparation aux concours de l’enseignement, disparition des formations à la recherche en littérature et sciences humaines dans la quasi-totalité des universités, réduction drastique du nombre d’étudiants dans ces mêmes filières devenues sans objet, transformation des universités en centres de formation professionnelle ou en salle d’attente du Pôle emploi, disparition de l’école publique : car pourra-t-on appeler encore école publique une école sans maîtres, une école de vacataires, une école de vacations enchaînées ?
Cette énumération, cette énumération qu’on pourrait poursuivre sans fin, convaincra-t-elle que, contre ce projet, toutes les armes sont légitimes ? Nous brandissons celle d’un semestre sans examen. On nous demande s’il serait normal de délivrer un diplôme sans épreuve. On ne nous demande pas s’il est normal que le ministre, c’est-à-dire le serviteur, de l’Education nationale liquide non seulement une année universitaire, mais toutes celles à venir, en soldant les concours et leurs préparations. On nous objecte la lourdeur de ce sacrifice ; mais s’il y a sacrifice, l’autel est celui de l’institution qui donne sens aux examens. Oui, affirmons qu’il est sensé de renoncer aux examens d’un semestre pour sauver l’Université. Oui, affirmons que l’éventuelle suppression des examens de 2009 n’aurait aucune conséquence en comparaison de la barbare Mastérisation. Oui, affirmons que nous sommes prêts à assumer notre combat pour l’Université.
Nous avons trouvé notre Reagan, notre Thatcher. Mais nous avons la chance historique qu’il se présente au moment du reflux de la vague ultra anglo-saxonne. Sommes-nous capables de saisir cette chance ? Pouvons-nous concevoir de gagner ?
Si nous devions perdre, je ne me reconnaîtrais pas dans l’université à venir. Je m’en désaffilierais. Nombreux seraient ceux qui se replieraient soit dans une résistance sourde, soit dans un quiétisme aveugle – dans tous les cas, l’égoïsme et le corporatisme vaincraient. On voit trop bien à quel univers de conformisme et de soumission cette université fantoche, minuscule, ressemblerait.

Jean-Paul Engélibert
Professeur de littérature comparée
Université de Bordeaux 3

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