« Le choix politique de la rédaction du Monde »

Lettre à Messieurs Laurent Greilsamer et Philippe Jacqué
Copie :
1) Mesdames et Messieurs les journalistes du journal Le Monde ;
2) listes de discussions [Diffparis1], [PROFS-SUP], [Prep.Coord.Nat], [Débats SLR], [Forum-superieur], [ancmsp]

Le choix politique de la rédaction du Monde
La Rédaction du journal Le Monde a fait le choix politique depuis trois mois de se construire comme un adversaire résolu du mouvement universitaire, d’occulter systématiquement aux yeux de ses lecteurs les raisons légitimes de cette défense de l’université et de la recherche : la liberté de production et de diffusion des savoirs ; l’indispensable pluralisme paradigmatique dans les sciences humaines, économiques et sociales ; les besoins de notre pays d’investissement en recherche fondamentale ; la démocratisation de l’accès aux savoirs. Vous avez au contraire constamment réduit ce mouvement, par vos choix d’agenda et de cadrage, à des revendications corporatistes, à un conservatisme larvé de résistance à tout changement, à des réflexes irrationnels de frondes et des contestations perpétuelles voir à des problèmes psychologiques d’inquiétude ou des phénomènes sociaux de rumeurs.
Par effet d’osmose avec les pouvoirs politiques et économiques, vous avez masqué l’ampleur, sans précédent historique, de cette résistance universitaire qui va bien au-delà de celle de 1968 tant du point de vue de l’unanimisme sur l’axe gauche-droite que du nombre d’enseignants et chercheurs mobilisés. Et vous avez relayé avec constance les rhétoriques gouvernementales d’évaluation et de modulation utilisées aux seules fins d’économie budgétaire et de subordination politique de la pensée. Vous avez relayé avec plus de constance que les chargés de communication des Cabinets ministériels toutes les manœuvres de diversion et d’intoxication conduites par les ministres sans couvrir les rencontres de la coordination nationale des universités, sans rendre compte du modèle d’enseignement supérieur et de recherche qu’elle défend, à travers ses motions, pour les étudiants, pour les français et pour la démocratie. Vous n’avez rien voulu dire des enjeux hautement politiques qui sous-tendent la technicité des réformes du statut des enseignants-chercheurs, de la formation des enseignants, du classement des revues scientifiques, de l’évaluation des carrières, de la précarisation des personnels et doctorants, des restrictions budgétaires imposées à l’éducation nationale…
Monsieur Greilsamer se plaint de cette époque où « la presse tente d’esquiver bien des coups », mais ne semble pas avoir la moindre conscience des coups portés au service public de l’enseignement qui a pourtant plus d’importance encore pour la santé de notre espace public et de notre culture démocratique. Et la rédaction du journal a-t-elle conscience des coups répétés que le journal Le Monde, par les articles de Catherine Rollot a porté aux quatre-vingt mille enseignants du supérieur, aux dizaines de milliers de chercheurs, aux centaines de milliers d’étudiants dont nous avons la responsabilité chaque année ? Ces coups, nous les avons comptés et nous les avons encaissés depuis trois mois, chaque fois en les accueillant par des tollés d’indignations et de protestations. Les avez-vous entendues ?
Le dernier coup en date fut un coup de trop : « Les Facs mobilisées voient leur image se dégrader ! » par Christian Bonrepaux, Benoît Floc’h et Catherine Rollot. Cet article pourra être utilisé pendant des années en TD de Méthodes et techniques des sciences sociales, pour introduire nos étudiants aux rigueurs les plus élémentaires de la recherche et leur illustrer les fautes à ne pas commettre.

« Les facs mobilisées voient leur image se dégrader »
Par son titre « Les facs mobilisées voient leur image se dégrader » (au présent) et les premières phrases des deux premiers paragraphes – « Toutes trois sont des universités éruptives » (au présent) puis « Cette année, elles sont à la pointe de la contestation contre les réformes de l’enseignement supérieur. »(au présent) – l’article énonce une thèse centrale qui oriente le développement : celle d’une corrélation entre la mobilisation actuelle (l’actualité donne sens à la publication de l’article) et les variations d’effectifs de trois universités. Or cette corrélation est actuellement inobservable puisqu’elle ne pourra être observée (sauf à disposer d’une boule de cristal) qu’à partir de la prochaine vague d’inscriptions à l’automne 2009.
Comme l’expression d’une telle corrélation inobservable est absurde et que les journalistes le savent, ils introduisent un recul historique de quelques années qui créé chez le lecteur l’illusion d’un fondement empirique à la thèse centrale. La supercherie tient en deux points : [1] aucune mobilisation dans les années précédentes ne peut être mise sur le même plan que celle qui se déroule depuis trois mois ; l’amalgame est  sociologiquement faux, pour ne pas dire frauduleux, mais il permet aux journalistes de relier le passé au présent et d’induire une validation rétrospective d’une thèse qui, elle, est prospective ce qui est méthodologiquement inacceptable  ; [2] dans l’examen des années passées, ils reconnaissent bien l’existence d’autres variables susceptibles d’expliquer ces baisses d’effectifs (démographie locale,  attaques symboliques du gouvernement contre certaines matières, structure disciplinaire de l’offre de formation…) mais c’est seulement pour mieux réaffirmer leur thèse (… « Au fil des mobilisations, l’image de l’université se dégrade bien pourtant. » « …les grèves ont tendance à aggraver l’hémorragie d’étudiants. ») qui est celle de la prévalence du facteur « mobilisation » sur tous les autres… et cela sans aucun contrôle de cette inférence.

Il y a en effet de multiples raisons sociologiques qui peuvent expliquer des variations d’effectifs sur telle ou telle université :

  • 1) la demande de formation est en baisse sur certaines disciplines plus que sur d’autres – notamment en raison des attaques gouvernementales contre les sciences humaines et sociales – et, par suite, les variations d’inscriptions dans chaque université dépendent nécessairement de la structure disciplinaire de son offre de formation.
  • 2) l’inscription dans les universités, en province particulièrement, dépend de l’évolution démographique dans leurs zones géographiques respectives de recrutement : il suffit de variations locales de la pyramide des âges dans un territoire pour que varient les effectifs de classes d’âge susceptibles de s’inscrire dans l’université de proximité.
  • 3) les choix d’inscription ne dépendent pas seulement de la proximité géographique ou de la « réputation » de telle ou telle université mais aussi  de choix personnels de la part d’étudiants souvent désireux d’aller dans une ville éloignée de leur territoire familial pour s’affranchir de leurs univers d’origine, familiaux, sociaux ou géographiques.
  • 4) les réputations des universités ne procèdent pas de rationalités analytiques – quand bien même les idéologies du moment sur les classements diffusent de telles croyances –  mais de processus sociaux de constructions de réputations dans lesquels s’entremêlent les données objectives, les propagandes politiques ou journalistiques et les phénomènes de rumeurs.
  • 5)… et de bien d’autres facteurs encore…

De tout cela les journalistes du journal Le Monde sont parfaitement conscients mais ils jouent sur les ambiguïtés chronologiques de leurs corrélations sans fondements pour habiller l’expression de leur conviction politique : la mobilisation loin de défendre l’université porte atteinte à ses intérêts. Or cela est faux si l’on considère l’université principalement comme une institution de production et de diffusion de savoirs.
En raison de leur conviction aveuglante, ces journalistes ne parviennent même pas à imaginer la corrélation inverse entre mobilisation et effectifs : la radicalisation politique actuellement observable chez les 18 / 25 ans, qui gonflent aujourd’hui les effectifs électoraux et militants de la gauche critique, sous l’effet des politiques gouvernementales, suscite parfois un attrait particulier dans ce public en faveur des universités réputées les plus attachées à la liberté des savoirs et au développement de l’esprit critique… Cela tient au fait, qu’entre 18 et 25 ans, et pour certains beaucoup plus tard encore, les gens n’ont pas tous les goûts économiques et les aspirations existentielles de N.Sarkozy, A.Minc, X. Darcos, C.Rollot ou V. Pécresse.

Viennent ensuite une sélection orientée de témoignages savamment choisis : les Présidents d’Université qui ont d’abord soutenu ces réformes renforçant leurs propres pouvoirs et ne s’en sont distanciés que sous la menace de l’ensemble de leurs collègues ; les étudiants étrangers qui sont de passage dans un système universitaire dont il n’attendent que la validation du semestre en cours et qu’ils n’auront pas assumer ultérieurement comme citoyens du pays ; les chefs d’entreprise que les journalistes font parler de trois universités dont l’offre de formation est massivement orientée vers des sciences humaines et sociales dont les principaux débouchés ne sont pas ces entreprises. Trois types d’acteurs marginaux dans l’univers social de référence mais qui ont tous en commun d’avoir de bonnes raisons d’être indifférents ou hostiles au mouvement de défense de l’université.
La seule chose dont on peut être certain en lisant cet article, c’est que les réputations des trois universités souffriront effectivement de la publication d’un tel article dont l’audience locale risque d’être beaucoup plus importante que la couverture médiatique des mobilisations. En raison même des fautes commises par les journalistes ces trois universités pourraient valablement attaquer en justice Le Monde et lui réclamer des dommages et intérêts.

Un tournant dans l’histoire du Monde
Ce dernier article en date de C. Rollot est seulement emblématique de ce qui s’est passé depuis trois mois : je pourrais, si j’en avais le temps, produire des analyses de ce type pour la totalité de ses publications relatives aux réformes et au mouvement en cours.
Les analyses de votre couverture du mouvement par nos collègues Henri Maler et Olivier Poche (http://www.acrimed.org/article3102.html) démontrent ce que tous les enseignants et chercheurs avaient perçus au fil des derniers mois : les articles de Catherine Rollot, les choix par d’autres journalistes qu’elle de tribunes et témoignages, les choix d’agenda et de cadrage, les omissions aussi ont reflété un effarant aveuglement lié au parti pris initial.
Des dizaines de collègues, à ma connaissance, et peut être beaucoup plus, vous ont écrit pour corriger vos erreurs, vous expliquer ce que vous sembliez ne pas comprendre, vous apporter des informations, vous suggérer d’autres cadrages et d’autres hiérarchisations d’informations. Ils l’ont fait souvent, pour ce que j’ai lu, avec politesse, bienveillance en raison d’un sentiment d’attachement néanmoins troublé par votre parti pris.
Il y a quelques semaines, au moment où commençait à se développer spontanément, comme par rumeur, une campagne de désabonnements, nous avons perçu un léger infléchissement dans la ligne éditoriale, à travers quelques articles moins hostiles et des choix de tribunes plus diversifiées. Mais cela n’a pas duré et le bilan des trois mois écoulés est aujourd’hui très lourd. Le temps des efforts d’explication est révolu : c’est aujourd’hui celui de la rupture.

Le journal Le Monde a creusé, ou simplement révélé, en quelques semaines un véritable fossé entre lui et la communauté des enseignants et chercheurs, un fossé dont la profondeur est proportionnelle au consensus, parmi eux, contre ces réformes. La Charte de bonne conduite vis-à-vis du journal Le Monde et surtout le succès qu’elle rencontre ne sont que le reflet de ce phénomène dont la rédaction du journal porte seule la responsabilité.
Dans les années 1980 je fus un lecteur assidu de journal, incité en cela par mes enseignants du collège, du lycée et de l’université. Dans les années 1990, j’ai continué de le lire de manière plus distanciée en raison de son  évolution un peu décevante. Dans les années 2000 vint le temps de l’exaspération puis finalement, en 2009, du mépris et du dégoût, l’année d’une rupture probablement irréversible.
Ce sont là, les raisons pour lesquelles je crois juste et nécessaire de publier cette charte rappelée ci-dessous afin qu’elle soit diffusée le plus largement possible parmi les enseignants du primaire au supérieur et parmi les générations d’étudiants qui se succéderont dans les universités que vous avez aussi ouvertement desservies

Jérôme Valluy
Enseignant-chercheurs en sociologie politique de l’action publique à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1) et au Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne (UMR CNRS-Paris1), co-fondateur du réseau scientifique TERRA, dernier livre : Rejet des exilés – Le grand retournement du droit de l’asile, Editions Du Croquant, janvier 2009 : http://www.reseau-terra.eu/article876.html
Charte de bonne conduite vis à vis du journal Le Monde :
1) Ne jamais acheter d’exemplaire papier d’une production provenant du quotidien Le Monde ;
2) Se désabonner de tout service payant, papier ou numérique, du quotidien ;
3) En cas de passage sur le site web ne jamais cliquer sur les liens commerciaux ;
3) Se désabonner de sa lettre de diffusion gratuite pour réduire l’argument commercial du nombre d’abonnés à cette lettre ;
4) Eviter de visiter le site web, afin de faire chuter les statistiques de visites dont dépend en partie la valeur des encarts publicitaires sur le site.
5) Ne pas diffuser sur les blogs, les forums et les listes de diffusion ou de discussions des liens hypertextes ou d’adresses d’URL conduisant au site web (rediffuser, si nécessaire, les articles par copier-coller intégral mais sans liens ou adresses) ;
6) Ne dupliquer aucun article provenant du quotidien Le Monde dans les instruments pédagogiques ; éviter de conseiller ces références aux élèves et étudiants.
7) Eviter de citer les articles du quotidien Le Monde en références bibliographiques dans les travaux de recherche ;
8) Multiplier les analyses sociologiques critiques des choix d’agenda, de cadrage et  de couverture qui fassent apparaître la partialité du journal. A défaut, lire par exemple celles de l’observatoire des médias Acrimed : http://www.acrimed.org/article3102.html
9) Corriger systématiquement, dans les écrits et les paroles, cette croyances encore présente sur la page de Wikipedia –  « D’une façon générale, sa ligne éditoriale lorgne plutôt vers le centre-gauche. » – en expliquant que cette impression provient d’un léger strabisme mais que la ligne aujourd’hui regarde franchement à droite.
10) En raison des risques de confusion liés à ce strabisme, rechercher les sources ou les exemples de positions conservatrices ou réactionnaires, lorsque cela est nécessaire pour une analyse, une illustration ou une présentation contradictoire, plutôt dans Le Figaro (qui ne trompe personne) que dans Le Monde.
11) Eviter d’envoyer des propositions de tribunes pleines de raison, d’humanisme et de bon sens à ce journal ; essayer d’abord dans les autres quotidiens.
12) Soutenir systématiquement les quotidiens Libération, Médiapart, Rue89, L’Humanité : * acheter ces journaux ; * s’y abonner ; * s’abonner à leurs lettres de diffusion gratuite ; * visiter fréquemment leurs sites web ; * cliquer le plus souvent possible sur les encarts publicitaires ; * rediffuser sur les listes des diffusion/discussion leurs articles avec les liens pointant vers leurs sites ; * insérer systématiquement des liens hypertextes dans les blogs en direction de ces journaux ; * multiplier leur présentation aux élèves et étudiants et les faire travailler sur ces articles ; * multiplier les références bibliographiques à ces journaux ; etc…

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6 Réponses

  1. wow, « bonne conduite » = censure des medias qui ne sont pas dans la « ligne » et soutien commercial à ceux dans la « ligne » = attitude académiquement correcte…

  2. C’est très différent, il s’agit ici de montrer l’impact que peuvent avoir les enseignants-chercheurs afin de contraindre Le Monde, qui pourrait servir d’exemple à prendre en compte l’existence des enseignants-chercheurs et de leur lectorat, dont il n’est pas prouvé qu’ils peuvent se passer.
    C’est notre mouvement qui est victime de censure, à la fois sur nos modes d’actions, et sur nos revendications!

  3. Ce n’est pas de la censure, et comme le dit Louise Michel, c’est effectivement d’une part, le mouvement et, d’autre part, les lecteurs et citoyens qui sont victimes de la censure.
    Cette charte n’est en rien autoritaire, et les pratiques du mouvement ne sont pas autoristaristes, au contraire des méthodes de la rédaction du quotidien Le Monde.
    Hélas, ce quotidien est intellectuellement mort, il faut bien le reconnaître. Et s’il est encore dans les kiosques c’est uniquement grâce aux subsides publiques.

  4. […] cet appel au boycott du Monde – la version papier et le site. Ce qui fait couler de l’encre et chauffer des […]

  5. Je ne suis pas surpris par ce dégoût face au monde :
    je n’achète plus ni ne lis ce journal depuis des années…

    Par contre je suis surpris par plusieurs points :

    1) Pourquoi une prise de conscience si tardive ? Cela fait des années que le repompage insipide des dépêches d’AFP et la partialité superficielle de ce journal me répugne.

    2) Pourquoi une réaction aussi brutale voire vulgaire ? Appel au boycott et à la défense de la presse concurrente, surtout que les journaux proposés (Libération, Médiapart, Rue89, L’Humanité) ont aussi leurs zones d’ombre, partialité voire autocensure ou désinformation etc. !

    3) Je ne retrouve pas l’esprit et la subtilité qu’on attendrait de la part d’enseignants-chercheurs, soit quasiment l’élite de la nation… Est-il si difficile d’imaginer des ripostes élégantes et humoristiques face à un journal qui s’essouffle depuis des années et qui ne fait que s’enterrer davantage ?

    4) Le canard enchaîné vit sans publicité, augmente régulièrement son lectorat, et continue quasiment seul du véritable journalisme d’investigation…. Alors ?
    Ah c’est vrai, comme il est sans parti-pris, il peut de jour au lendemain publier un article sur les propres zones d’ombre de la fac, et là… ce ne sera pas de la propagande, ce ne sera pas facile à contre-attaquer. Autant faire de la pub pour des médias alliés, comme Rue89 !…

    Je signale quand même que je suis très parti pris dans cette affaire : je soutiens à 100% le mouvement des universités !

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