Les obligations de service et la remédiation pédagogique : lettre à Valérie P.

(puisque le ministère durcit le ton … ci-dessous un courrier que chacun est naturellement libre de s’approprier … et d’envoyer au ministère de tutelle concerné …)

Mme Valérie PÉCRESSE
Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche
1, rue Descartes, 75231 Paris Cedex 05

Paris le 13 mars 2009

Madame,

Vous avez rappelé récemment aux présidents d’université la procédure à suivre concernant le décompte des personnels grévistes. C’est de bonne guerre. Dans le conflit qui vous oppose à la communauté universitaire, il est compréhensible, puisque vous refusez avec acharnement de nous écouter, que vous tentiez de nous intimider par une menace sur nos salaires.
Nous tenons cependant à attirer votre attention sur deux points dont vous mesurerez, nous en sommes certains, l’importance et les enjeux :
1.      Les enseignants-chercheurs mobilisés dans le cadre de ce qu’ils ont appelé la « grève active » sont présents, plus que jamais, sur leurs lieux de travail et dans leurs missions. Nombre d’entre eux assurent des cours, qu’ils appellent « alternatifs », qui s’inscrivent dans le prolongement de leurs recherches, de leurs réflexions, de leurs enseignements. Ouverts à tous les étudiants, aux autres enseignants et chercheurs, parfois à tous publics lorsqu’ils se tiennent « hors les murs », ces cours ne sauraient être tenus pour nul et non avenus. Sauf à vous arroger un droit que vous n’avez pas : il ne vous appartient pas, en effet, de décider de la pertinence des choix pédagogiques et scientifiques des enseignants et des enseignants-chercheurs. C’est notre affaire, et celle des équipes pédagogiques auxquelles nous appartenons. Je doute, du reste, que vous puissiez prétendre avoir les compétences requises pour apprécier la légitimité universitaire des conférences que nous donnons dans le cadre des cours alternatifs et décréter qu’elle ne ressortissent pas aux obligations de service d’un enseignant-chercheur.
2.      Le cas des journées où les universitaires en lutte participent à des journées d’action (manifestations) vous paraît sans doute différent. La chose est plus délicate qu’il n’y paraît. Soit un élément quelconque dans l’ensemble U des universitaires en lutte, que nous appellerons Mme Z. Posons que le mardi, il est prévu que Mme Z. effectue 4 heures de cours : 2 heures avec des étudiants de 1ère année de Licence et 2 heures avec des étudiants de 2e année de Master. Admettons que, pendant toute la durée de la lutte, Mme Z. a répondu trois fois à des appels à manifester le mardi. 3/30ème de son salaire lui seront donc retenus. Dès lors, à l’issue de la lutte, Mme Z. est dégagée de toute obligation d’envisager le rattrapage des cours non effectués, et de toute autre forme de remédiation. Traitée comme gréviste par son employeur, Mme Z. ne peut à la fois être pénalisée financièrement et encore tenue aux obligations dont la pénalisation financière entèrine le fait qu’elle n’y a pas satisfait. Pour les étudiants concernés, cela signifie qu’au lieu des 24 heures de cours prévues, ils n’auront eu que 18 heures de cours. Mme Z., scrupuleusement soucieuse du respect de la maquette des diplômes en question, est donc dans l’impossibilité d’organiser un examen, de produire une note, de statuer sur le semestre et, s’il s’agit d’une année diplômante, de permettre la délivrance du diplôme.
En envisageant d’appliquer de manière comptable et mécanique le décompte des jours de grève à une profession dont le temps d’enseignement est annualisé, vous méconnaissez la réalité de notre travail et, surtout, vous nous empêchez défnitivement de mettre en œuvre, en parallèle de notre lutte ou au terme de celle-ci, des stratégies de remédiation (rattrapage, cours en ligne, travaux de recherche personnels donnés aux étudiants, échange par courriel, etc.). De fait, vous nous dégagez de toute obligation d’envisager ces remédiations, et vous prenez, seule, la responsabilité de nous empêcher de procéder à des examens et de délivrer des diplômes.

La solution pourrait être que nous acceptions, bien qu’ayant été traités en grévistes de manière comptable, de rattraper les cours en sus de nos obligations statutaires. Nous sommes accoutumés à faire bien davantage que ce que nos obligations prévoient : depuis des années, nous prenons en charge des tâches très lourdes, notamment administratives, sans aucune contrepartie financière. Vous comprendrez que, cette fois, la situation est toute différente.

Nous ne doutons pas que vous accorderez à cette lettre toute l’attention qu’elle mérite.

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4 Réponses

  1. Cette réponse est magistrale. Elle met la bande d’autistes au pouvoir au pied du mur, en les enjoignant à assumer – pour une fois ! – les conséquences de leurs actes. Ce qui est intéressant, c’est la rapidité de la réplique à la grotesque tentative d’intimidation du ministère, du genre : « c’est fini la récré ! ». Une tentative qui non seulement fait flop, mais par la grâce de cette réponse bien tournée, donne des arguments à tous ceux qui auraient pu en douter pour lui faire face avec détermination. C’est une vision exigeante de la mission d’enseignant-chercheur qui est ainsi rappelée à la future ex-ministre et défendue au regard de la vision bêtement comptable et purement circonstancielle de cette dernière. Cela s’appelle donner une leçon.

  2. Amusant, mais reposant sur des bases juridiques parfaitement imaginaires: les enseignants n’ont jamais été libres d’organiser eux-mêmes leurs obligations d’enseignement et de substituer des conférences variés à des cours prévus à l’emploi du temps et il n’y a pas non plus d’obligation de rattrapage des cours (ce qui serait d’ailleurs contradictoire avec un droit de grève). Enfin, quant à la validation des enseignements, il n’appartient pas non plus à Mme Z. d’en fixer les modalités individuellement.

  3. C’est l’opposition entre les principes formels et les pratiques effectives sur le terrain. La lettre à VP évoque un certain nombre de manières de faire qui peuvent être employées sur le terrain pour faire face avec souplesse au report d’enseignements, quelle qu’en soit la raison, afin de ne pas pénaliser les étudiants. C’est ainsi, je crois, qu’il faut comprendre ce texte. En somme, les pratiques réelles dans les coulisses du droit.

  4. en réponse à Horbert : voir Rue89:
    http://www.rue89.com/2009/03/18/enseignants-chercheurs-le-gouvernement-joue-avec-le-feu
    l’article a été écrit par un juriste
    on peut donc fortement douter que les bases juridiques de cette lettre à Valérie P. soient « parfaitement imaginaires »
    il y a là ce qu’on appelle un vide juridique, du fait de l’annualisation des services (point2). Quant au point 1, il relève de l’indépendance des enseignants-chercheurs dans l’exercice de leurs missions d’enseignement et de recherche. Les « cours prévus » ne peuvent être opposés à cette indépendance ni servir à la limiter, dans la mesure où il appartient à l’enseignant-chercheur de déterminer la manière dont il choisit de transmettre les connaissances.

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