La stratégie de l’asphyxie de l’enseignement supérieur.

Les événements que nous sommes en train de vivre peuvent, doivent être contextualisés. Ils sont une partie d’un ensemble plus large dont le but est de faire financer la fonction publique par ses utilisateurs. On ne peut pas dire que le plan date d’hier : S’agissant de la politique de recherche à proprement parler, l’inspiration du gouvernement vient d’un colloque réuni le 4 décembre 2000 par le RPR, en présence de Michèle Alliot-Marie, d’Alain Juppé, de Jean-Jacques Aillagon, François Fillon ou encore Bernard Belloc qui préparera bientôt la réforme des universités. Ses conclusions dictent la mise à sac actuelle de notre
appareil de recherche publique civile, au bénéfice de quelques repreneurs. Tout ceci est publié, public, et il ne faut pas beaucoup de clics sur le ouèbe pour le retrouver.
Les lois contre lesquelles nous nous battons ont commencées à être rédigées par le Conseil Stratégique de l’Innovation (CSI), sur la proposition de Philippe Pouletty. Le même Pouletty est par ailleurs président de deux associations : France Biotech et Objectif 2010. Objectif 2010 est une association d’entrepreneurs assistés de juristes et d’économistes dont la spécialité est la rédaction de projets de loi « clés en main » en particulier sur l’enseignement, l’innovation et la recherche. Au nom de « ma » section syndicale (mais je ne suis plus syndiqué aujourd’hui), Pascale Royer et Pierre Saramito se sont empoignés avec le Pouletty … à l’assemblée nationale, où il prenait ses aises. On arrive bientôt au bout du processus que cyniquement le nom
même d’Objectif 2010 annonçait.
Qui sont les « utilisateurs » de l’université ? Pour sa mission d’enseignement, ce sont les étudiants. Il faudra donc qu’ils payent.
Pour y arriver, les gouvernements (Chirac et Sarkozy) ont mis en place une stratégie et un ensemble de lois.
La stratégie, c’est l’asphyxie de l’enseignement supérieur : tarissement des financements, réduction des embauches. Le but est de susciter un tel ras-le-bol que lorsque les frais d’inscription seront augmentés, la plus grande partie possible des personnels en ressentent un grand soulagement, y adhèrent sans manifester. Il y aura une grande division entre les enseignants eux-mêmes dans les UFR. Ce n’est pas secret et a été parfaitement explique par Renaud Dutreil il y a quatre ans (voir
annexe).
Les lois sont d’une part la Loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (2007, LRU) qui, entre autre, assure la « fongibilité assymétrique » des financements et l’autonomie financière. L’argent versé par l’Etat pour des personnels peut être affecté au fonctionnement, libre à l’Université de financer par ailleurs les salaires grâce à l’autonomie financière (à laquelle l’UJF échappe encore au grand dépit de sa présidence). Par ailleurs, dans un cadre beaucoup plus grand, la Réforme Générale des Politiques Publiques (RGPP). La RGPP était expérimentale jusqu’à la fin de l’an passé, et est opérationnelle à partir du 1er janvier 2009. Elle permet entre autres aux Universités d’embaucher autant de personnel sur poste précaire qu’elle peut en
financer, et de les déposer dès que leur mission s’arrête (changement dans les enseignements par exemple). Elle va conduire en France à une réduction drastique du nombre de fonctionnaires. Par exemple, pour sortir du campus, un tiers de personnel en moins à la Préfecture de Grenoble d’ici Décembre 2009.
Selon notre degré de mobilisation mais aussi selon notre lucidité, le gouvernement va mettre en place l’augmentation des frais universitaires à la rentrée 2009 ou en 2010. Comment ? Je me suis beaucoup empoigné avec Yannick Vallée, alors président de l’UJF (…). Je l’ai attaqué sur ce sujet. Il m’a répondu que « les frais d’inscription sont décidés nationalement par le Parlement, et aucun député ne prendra le risque de les augmenter. En revanche, il a été mis en place des frais d’inscription complémentaires et des frais de dossier qui, eux, ne sont pas plafonnés ». Je me souviendrai longtemps de son sourire carnassier en me racontant ça.
Si notre mouvement n’est pas lucide, la réponse que le gouvernement y apportera est la suivante : « nous avons entendu votre désespoir, nous allons y répondre. Grâce à l’augmentation des frais universitaires, vous allez enfin pouvoir travailler dans de bonnes conditions ». Pour éviter la fronde estudiantine, le gouvernement a mis en place un système de bourses. Il l’a testé en janvier 2009, en relançant un appel aux étudiants démunis pour qu’ils demandent des financements. Ce système, opérationnel, vise à soutenir quelques étudiants brillants qui ne pourront pas payer leurs études. Il faut donc se préparer à l’argument de Sarkozy disant aux Français : « les étudiants luttent contre l’augmentation des frais d’inscription. Mais moi, j’ai mis en place des bourses pour les plus pauvres d’entre eux. Ils se battent donc pour soutenir les riches. Vous êtes d’accord avec ça, vous ? » (ici, mouvement d’épaules et soulèvement des sourcils). Les Français lâcheront les étudiants et les syndicats d’enseignants qui se battront avec et, comme je l’ai dit plus haut, le monde des enseignants – chercheurs lui-même sera divisé.
A combien faut-il s’attendre ? Avec quelques collègues de Grenoble, nous avons évalué le coût à l’UJF à 6000 euros par an et par étudiant. Puis nous avons regardé les frais d’inscription dans des universités équivalentes aux USA, et nous sommes tombés sur le même volume, ce qui est une sorte de vérification expérimentale de notre calcul théorique. Puis nous avons regardé en France. C’est déjà parti, dans un silence étourdissant, dans les écoles de commerce et de gestion (5000 euros à 8.000 euros pour les grandes écoles les plus réputées ESSEC, HEC, etc.), à sciences po (jusqu’à 5000 euros à Paris) , dans les écoles d’art, de
création graphique, à Paris, à Lyon, ici à Grenoble… On retombe toujours sur les mêmes nombres, entre 6000 et 8000 euros. Ce n’est pas une fiction : c’est cette année.
Ce que j’écris ici ne devrait étonner personne : ça n’a rien de nouveau et a été analysé, dénoncé publiquement dans une série d’articles et dans un livre publié chez Gallimard (et donc pas en catimini) : « De la recherche française », de Hélène Cherrucresco. en 2004. Ce livre était tellement bien argumenté que la ministre de la recherche de l’époque (C. Haigneré) a tenté d’en interdire la publication.
L’analyse doit évidemment être étendue aux Etablissements Publics Scientifique et Techniques (EPST) dont le CNRS était le plus gros avant son éclatement en Instituts le mois passé. Là, les utilisateurs institutionnels de la recherche sont les Universités, l’armée et l’industrie. Le dépeçage de l’outil de recherche public français a donc été fait au service de ces consommateurs, ou « opérateurs » comme on dit en Novlangue.
Jean Lilensten
Laboratoire de Planétologie de Grenoble
7 février 2009

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Une Réponse

  1. […] universitaire de lutte nécessaire et toujours dynamique contre une désormais indubitable stratégie d’asphyxie coupable de nos dirigeants, ni même de la folle et anachronique offensive en cours contre le monde du travail, préconisant […]

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