Réaction au texte de Bruno Latour dans Le Monde.

Ci-dessous le texte envoyé à la rédaction du « Monde » comme réaction à la prise de position récente de Bruno Latour sur l’autonomie universitaire et les enjeux de la LRU.

*L’Etat et la liberté de la recherche*

La liberté de la recherche par l’autonomie des Universités? Dans un article tout récent publié par « Le Monde » (26.2.09), Bruno Latour, Professeur à Sciences Po, connu pour ses  travaux d’une remarquable pertinence critique sur l’épistémologie des sciences de la nature et des savoirs sur l’homme, tente de montrer la contradiction flagrante qu’il y aurait à défendre l’autonomie de la science en refusant l’autonomie des Universités; ceci au nom d’une hétéronomie des savoirs qui en effet rend désormais (et par bonheur) perméables les domaines consacrés par des disciplines universitaires devenues caduques; mais aussi au nom de l’exercice d’une liberté qui serait incompatible avec la dépendance par rapport à l’Etat.

Qu’on veuille bien accorder à qui a suivi une formation extérieure à la France et exercé  un enseignement universitaire successivement en Italie (encore sociale-démocrate), en Helvétie (acquise au néo-libéralisme) et aux Etats-Unis (en passe de venir néo-conservateurs) de porter sur ce propos un regard oblique. D’emblée  une perspective comparative focalisée sur les différences fait apparaître, quant au pouvoir de l’État, les étrangetés institutionnelles du paysage universitaire français. Dans la seule mouvance des sciences humaines, que sont ces concours d’agrégation qui requièrent des université l’organisation de cours spécifiques et des étudiants un investissement énorme alors que les postes correspondant pourraient être attribués sur la base d’un dossier universitaire régulier et d’un entretien ouvert également à des candidats provenant d’Universités étrangères? Que dire des grandes écoles qui, à la suite d’autres longs bachotages, drainent les meilleurs étudiantes et étudiants alors que les cours d’excellence qui y sont donnés pourraient combler les lacunes et renforcer les enseignements de master de recherche et des écoles doctorales universitaires? Comment justifier la fonction sélective du CNU alors que les commissions de spécialistes sont parfaitement aptes à juger de la pertinnence des candidatures présentées aux concours des universités?  Et que penser des chercheuses et chercheurs au CNRS souvent enfermés dans leur spécialité alors qu’à travers un enseignement strictement limité, ils pourraient et devraient faire bénéficier étudiants et doctorants des savoirs déployés dans des équipes de recherche qui pourraient fort bien être intégrées dans les Universités? Quant à une haute école telle l’EHESS à laquelle j’appartiens désormais, elle est précisément en train d’opérer sa mutation en une Ecole internationale d’études doctorales/postdoctorales  et de recherche avancée en sciences humaines qui doit la libérer  de contingences par trop hexagonales.

Les motifs de réforme assurément ne manquent pas. Encore faut-il accorder les moyens de l’indispensable remodelage qu’elle implique. Envisageable si elle est gérée par des commissions mixtes et non par le seul président, la modulation du service des enseignants-chercheurs, par exemple, est une pure illusion quand elle s’inscrit dans une volonté de suppression de postes et de restrictions budgétaires. Car ce qui est fondamentalement en jeu dans ce que l’on veut faire passer pour des réformes, c’est la privatisation progressive et la marchandisation rampante des services publics. Par le jeu de la mise en concurrence, par l’idéologie de l’évaluation selon le critère de la rentabilité, par l’individualisation et  la flexibilité quand ce n’est pas la précarisation des fonctions, l’une et l’autre sont largement engagées non seulement en France, mais dans tous les pays d’Europe, sur le modèle états-unien. Par ce biais on retire aux acteurs des institutions universitaires l’esprit d’enquête et la liberté de recherche prônées par Bruno Latour qui oublie que les libertés démocratiques fondamentales sont désormais réduites à l’unique liberté du marché. Dans le domaine de la recherche, par la diminution drastique des financements  « récurrents » et par la multiplication des appels d’offre pour des projets fortement limités dans le temps, on contraint les enseignants et les chercheurs à consacrer à des montages de projet et à leur évaluation l’énergie qui devrait être dévolue à la liberté créative du savoir; pire, les contraintes de la sélection permettent l’élimination des projets les plus dérangeants et par conséquent les plus novateurs.

C’est parce que désormais l’Etat est devenu l’expression de l’idéologie de marché qu’on en vient à préférer, comme le pire des pis-aller, le statu quo. S’appuyant sur le Medef, le gouvernement Sarkozy est si réactionnaire, dans le sens néo-conservateur du terme, qu’il parvient à faire apparaître comme progressiste une situation que personne ne désire ni défendre, ni maintenir. Jusqu’ici c’étaient surtout différents groupes d’immigrés au statut précaire qui ont payé les coûts sociaux de la restauration; “liquider mai 68″… Désormais elle frappe différentes catégories de la population « intégrée ». À dénigrer l’État et la dépendance qu’il induirait chez enseignants et chercheurs, on oublie que l’État c’est aussi l’État de droit, garant pour toutes et pour tous des libertés fondamentales. C’est cet ensemble d’institutions et de services qui non seulement maintient un certaine égalité de traitement dans l’accès à leurs prestations, mais qui permet également aux citoyennes et aux citoyens d’exercer  un contrôle politique à l’égard des institutions que par ailleurs elles et ils financent; ceci pour autant qu’elles ne soient pas court-circuitées par une oligarchie de ploutocrates ou que les tâches n’en soient pas confiées au secteur privé.

Faire passer les enseignants-chercheurs pour des défenseurs du statu quo quand on connaît les innombrables propositions de réforme (au sens propre du terme) issues des états-généraux de la recherche en 2004, c’est tendre indirectement la main au gouvernement qui éprouve pour les universitaires le mépris que l’on sait. Le geste étonne de la part d’un intellectuel non seulement brillant, mais habituellement sagace et critique.

--
Claude Calame
Directeur d'études
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
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5 Réponses

  1. […] à ce discours. Parmi les réactions publicisées en dehors de la liste elle-même,  j’ai vu une réponse destinée au Monde par Claude Calame et celle de P. Corcuff sur Médiapart. On notera que P. Corcuff  et Claude Calame regrettent (de […]

  2. Dans la foulée de Bruno LATOUR:

    ENSEIGNANTS et/ou CHERCHEURS ?
    De l’intérêt de l’infométrie dans l’évaluation

    Le statut des enseignants universitaires français fait sourire toute l’Europe universitaire. Pourquoi en France est-il besoin de préciser « enseignant-chercheur » ? L’Université est par définition le lieu de la création du savoir par la recherche et de la communication de ce savoir par l’enseignement. La liaison Recherche-Enseignement, fortement affirmée par Humboldt il y a deux siècles, est le principe de base sur lequel a été fondée l’expansion des universités au XIXe siècle. Aurait-on en France quelque doute sur la capacité de l’enseignant à faire de la recherche pour avoir besoin de le préciser ? Il faut dire que le statut de fonctionnaire n’incite peut-être guère à cette quête inachevée de nouveaux savoirs. Le classement médiocre des universités françaises au plan mondial est un indice parmi d’autres de la faiblesse du potentiel universitaire français. Mais l’évaluation dans l’esprit universitaire français est un mot banni. On n’évalue donc pas les enseignements ni les enseignants. On n’évalue pas non plus les recherches et les chercheurs.
    Concernant l’enseignement, en Europe et aux Etats-Unis, les étudiants évaluent, grâce à des enquêtes par questionnaires très bien construits, avec des critères clairs, les enseignants qui les forment et les enseignements qu’ils reçoivent. La direction de l’université interprète avec tact et mesure les résultats qui sont communiqués aux enseignants et commentés avec eux. Des conseils, des aides leur sont fournis pour améliorer leurs prestations enseignantes.
    Concernant la recherche, la production de science d’un chercheur, d’un laboratoire, d’un pays peut être mesurée avec précision depuis la création dans les années 60 de disciplines scientifiques comme la scientométrie et l’infométrie. Ces disciplines appartiennent à une nouvelle science, la science de l’information, peu connue en France. Évaluations quantitatives et évaluations qualitatives permettent de connaître précisément la quantité et la qualité de la production d’un chercheur, d’un laboratoire, d’un pays. Il est en effet facile de mesurer l’importance ou l’absence de cette production, les produits de l’activité de recherche apparaissant sous la forme d’articles publiés dans les revues scientifiques, de livres, de brevets, de communications à des congrès. On constate ainsi, vérifiant une loi bien connue en science de l’information, que 20% environ des chercheurs produisent 80% de la production d’articles. Mais aussi qu’un nombre important de chercheurs ne publient aucun article pendant plusieurs années. Ce premier critère quantitatif est toujours accompagné de critères qualitatifs comme la mesure des citations reçues par un travail scientifique donné. En France, l’Observatoire des sciences et des techniques (http://www.obs-ost.fr/) effectue des études scientométriques et infométriques et conçoit et produit des indicateurs sur la recherche et le développement (voir références ci-dessous).
    Alors, des professeurs enseignant beaucoup et cherchant peu et des professeurs cherchant beaucoup et enseignant peu, pourquoi pas ? Plutôt que de laisser perdurer cette illusion de l’enseignant-chercheur, une modulation des activités selon les capacités évaluées de chacun et de chacune est alors tout à fait envisageable. Et il n’est nul besoin de faire appel à des instances soi-disant indépendantes comme le Conseil National des Universités ou les dites « commission de spécialistes » des universités. Le premier, mix d’élux syndicaux et non-syndicaux et de personnes nommées (par le Ministère), est le décalque de la cartographie des écoles de pensée, des groupes de pression, des renvois d’ascenseur, etc. Ce qui fait aussi sourire nos collègues européens, c’est l’élection sur une étiquette syndicale de représentants chargés de qualifier et de promouvoir sur une base scientifique les futurs universitaires français. Si un scientifique peut être un bon syndicaliste, un syndicaliste est-il forcément un bon scientifique ? Les secondes sont un lieu d’affrontements interuniversitaires qui conduisent presque toujours à privilégier les candidats locaux au détriment de candidats venant d’autres universités.
    Cette modulation entre enseignant et chercheur est de fait déjà acceptée depuis une dizaine d’années, depuis la création par la gauche des primes pédagogiques, des primes de recherche et des primes administratives. Quand vous obtenez une prime pédagogique, c’est que vous avez choisi de faire moins de recherche et de faire plus d’enseignement que votre charge officielle et inversement quand vous avez une prime de recherche, vous ne pouvez pas faire plus d’enseignement que celui exigé par votre service. La prime administrative est réservée elle à ceux et celles qui se sont engagées à diriger l’université ou une de ses composantes. Et puis, l’Université a fait fi depuis longtemps de ce statut tellement défendu aujourd’hui en embauchant massivement les enseignants à plein temps (donc ne cherchant pas) que sont les professeurs certifiés et agrégés détachés de l’enseignement secondaire.

    Yves-François LE COADIC

    Professeur de science de l’information au Conservatoire National des Arts et Métiers

    La science de l’information http://www.puf.com/Book.aspx?book_id=022141
    Eléments de statistique et de mathématique de l’information. Infométrie, bibliométrie, médiamétrie, scientométrie, muséometrie, webométrie http://www.enssib.fr/article.php?id=65&cat=Les+presses&id_cat=65

  3. Voilà un article qui commence bien, et qui montre la qualité de la réflexion de Claude Lacame. Doté, comme beaucoup des élites universitaires françaises, d’un remarquable esprit d’analyse, C. Lacame résume la position de B. Latour de manière tout à fait intéressante en soulignant remarquablement bien les enjeux.

    Et puis…
    Et puis vient la synthèse. Là le brillant universitaire sort de son domaine, et commence à faire de la politique. Tous les poncifs les plus éculés sur le néo-conservatisme américain, la marchandisation, qui, comme l’aurait aujourd’hui écrit Flaubert dans un dictionnaire des idées reçues, est nécessairement « rampante » etc. Des remarques tout à fait indigentes sur l’ « Etat de droit », qui manifestent seulement, comme chez tant de chercheurs brillants, l’incapacité, dès qu’il s’agit d’aborder l’actualité, de montrer la même indépendance d’esprit et la même capacité de recul que lorsqu’ils traitent de leur objet.

    Latour est simplement beaucoup plus brillant et indépendant que la plupart des autres universitaires (ce qui explique sa recherche novatrice, stimulante, dérangeante), trop occupés à lancer des polémiques stériles pendant que le monde, lui, continue de changer.
    Dommage.

    Etienne, chercheur et professeur agrégé d’histoire.

  4. Voir l’excellente réponse sur Sauvons l’Universite
    http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article2020

  5. Réponse à LE COADIC.

    « Le statut des enseignants universitaires français fait sourire toute l’Europe universitaire.  »

    Cette phrase est un non-sens. C’est du niveau du titre d’une émission de télé. Sont-ils au moins au courant ? A mon avis, les étrangers ignorent ce statut qui n’est pas si différent des autres pays.

    « une modulation des activités selon les capacités évaluées de chacun et de chacune est alors tout à fait envisageable. »

    Elle existe déjà. Alors pourquoi l’instaurer si elle existe déjà ? C’est pour faire de la modulation négative et punitive.

    « Et il n’est nul besoin de faire appel à des instances soi-disant indépendantes comme le Conseil National des Universités ou les dites « commission de spécialistes » des universités. Le premier, mix d’élux syndicaux et non-syndicaux et de personnes nommées (par le Ministère), est le décalque de la cartographie des écoles de pensée, des groupes de pression, des renvois d’ascenseur, etc. »

    Vaut mieux un dictacteur président et la création de super-mandarins, en effet. C’est évidemment un progrès !

    « On constate ainsi, vérifiant une loi bien connue en science de l’information, que 20% environ des chercheurs produisent 80% de la production d’articles. »

    C’est des statistiques. On ne peut donc conclure au niveau de l’individu sauf avec un coût de la bonne et de la mauvaise décision. La casse du personnel est-elle secondaire ?

    « Mais aussi qu’un nombre important de chercheurs ne publient aucun article pendant plusieurs années. »

    Comment s’appelle ce médaillé du prix Nobel en Maths (médaille Field) qui n’a pas publié pendant des années (au moins 4 ans !) ? Heureusement qu’il n’a pas été viré avant l’attribution de la médaille !

     » Ce premier critère quantitatif est toujours accompagné de critères qualitatifs comme la mesure des citations reçues par un travail scientifique donné. »

    La mesure des citations n’est pas qualitative mais quantitative. Difficile d’être subtil avec du quantitatif !

    « Ce qui fait aussi sourire nos collègues européens »

    Rectification : Ce qui fait aussi sourire TOUS nos collègues européens et du cosmos réuni, sans aucune exception. Sont-ils au moins au courant ?

    « Si un scientifique peut être un bon syndicaliste, un syndicaliste est-il forcément un bon scientifique ?  »

    Un syndicaliste peut être sociologue, littéraire,…

    « Et puis, l’Université a fait fi depuis longtemps de ce statut tellement défendu aujourd’hui en embauchant massivement les enseignants à plein temps (donc ne cherchant pas) que sont les professeurs certifiés et agrégés détachés de l’enseignement secondaire. »

    Donc il faut faire pire ?

    Réponse à Et.Clo.

    « Latour est simplement beaucoup plus brillant et indépendant que la plupart des autres universitaires. »

    Vous n’y allez pas un peu fort ? « simplement  » ? « Il est évident que » ? « incontestable » ? Tout cela est de l’affirmation gratuite. Je peux écrire sans aucune preuve comme vous :

    « Latour est simplement beaucoup MOINS brillant et indépendant que la plupart des autres universitaires. »

    Il serait souhaitable d’avoir des arguments un peu plus solides.

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