L’objectif est de prolétariser les enseignants-chercheurs

Professeure d’économie à Paris-X Nanterre et spécialiste du devenir des systèmes éducatifs, Annie Vinokur explique en quoi les réformes actuelles répondent à des logiques dépassées.

Marseille, correspondant régional.

Hier matin, réunis en assemblée générale dans le grand amphi, les grévistes de l’université de Provence ont voté la reconduction de leur mouvement et l’occupation du site de Saint- Charles. Hier après-midi, au même endroit, ils ont pu écouter Annie Vinokur donner sens à l’ensemble des mesures annoncées ces dernières années. À la question : « Comment expliquez-vous la mobilisation générale des enseignants-chercheurs ? », Annie Vinokur répond par une autre interrogation : « Pourquoi a-t-il fallu attendre dix ans après le début des réformes pour qu’il y ait mobilisation générale ? Ce qui est difficilement compréhensible, c’est qu’une communauté comme la nôtre, avec son capital intellectuel, n’a pas vu ce schéma  se construire. »

Quel est ce schéma ?

Annie Vinokur. Tout d’abord, il faut rappeler que les deux textes fondamentaux sont anciens. Il s’agit du rapport Attali de 1998 et de la loi d’orientation de la loi de finances (LOLF) de 2001. Le premier dessine l’architecture souhaitée de l’enseignement supérieur en remplaçant une coupure verticale (entre universités et grandes écoles) par une coupure horizontale (en haut des pôles de compétitivité et en bas une université sans sélection jusqu’à la maîtrise, avec un diplôme donné par validation des acquis). Ce schéma a été repris dans le rapport Attali en 2008 et il ressemble furieusement au schéma du XIXe siècle avec une école de notables et une école du peuple.
Il faut ensuite revenir à la logique du capital qui est de disposer d’un surplus de main- d’oeuvre afin de faire pression sur les salaires. À chaque stade de son développement, le capitalisme a fait appel à l’État pour l’aider à franchir l’obstacle de la main-d’oeuvre. Après la Seconde Guerre mondiale, via l’État providence, on a demandé à l’État de former la main-
d’oeuvre. Notons qu’en 1962, la très libérale OCDE citait en exemples les systèmes français et soviétique, à la planification centralisée et au financement exclusivement public. À partir des années 1970, une surproduction de diplômés a été constatée. L’intérêt du capital était d’utiliser ce stock afin de faire baisser le coût de la main-d’oeuvre. À partir du moment où la libre circulation a été imposée, une nouvelle situation s’est créée. Désormais, il y a une demande de déconstruction de toutes les sécurités du salariat. Problème ultime : que faire de ceux qui bénéficient du statut de la fonction publique ?

C’est ici que surgit la « nouvelle gestion publique ». De quoi s’agit-il ?

Annie Vinokur. Elle repose sur deux critères. L’État doit être stratège et copier le modèle de la firme qui, contrairement au modèle fordiste, est une forme creuse, un réseau de contrats horizontaux librement consentis. Dès lors s’impose le brouillage public-privé, marchand et non marchand. L’État doit également piloter à distance en appliquant au public des méthodes du privé : résultats chiffrés, rémunérations à la performance, agences de contrôle… L’idée générale, c’est de transposer au monde universitaire un mode de production de sous-traitance.
Ce qui les intéresse, c’est l’innovation. Le savoir leur fait peur. Il faut bien comprendre que l’attaque contre les statuts vient juste de commencer. L’objectif est de banaliser le statut des enseignants et des chercheurs, de les prolétariser.

Ces réformes ont souvent été menées à l’étranger. Pour quel bilan ?

Annie Vinokur. Mes collègues américains et anglais sont stupéfaits. Ils ne comprennent pas que la France saute dans le dernier wagon d’un train dont la locomotive a déjà déraillé. À l’étranger, les résultats sont peu satisfaisants au regard des objectifs eux-mêmes. La qualité de l’enseignement supérieur semble diminuer, et aux États-Unis on s’en inquiète fortement. La nouvelle gestion publique est capable de gérer le stock existant mais se révèle incapable de reproduire les flux. On constate que les jeunes pratiquent la fuite des cerveaux, de deux façons : soit en partant à l’étranger, soit sur place mais en se dirigeant vers d’autres métiers.
Donc il n’y a pas reproduction du corps d’enseignants-chercheurs. La pénurie était jusque-là compensée par l’importation de cerveaux. Mais désormais ces cerveaux, à l’image de l’informaticien indien, restent de plus en plus chez eux et la source des pays en voie de développement se tarit. Certains pays développés essaient de faire machine arrière. Il sera intéressant de voir ce qui va se passer aux États-Unis, où l’idée de renforcer le financement public semble revenir en force, notamment dans le plan de relance d’Obama.

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix

(Source : http://www.ubpmobilisation.com/article-28488846.html)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :