« Un mouvement de désenchantement qui n’est pas isolé de ce qui se passe en dehors de l’université »

Patrick Rozenblatt, sociologue du travail : « Un mouvement de désenchantement qui n’est pas isolé de ce qui se passe en dehors de l’université »

Directeur de l’Institut d’Études du Travail de l’université Lyon 2, Patrick Rozenblatt est aussi professeur de sociologie, spécialisé sur les mouvements de coordination en France depuis 1986. Il analyse pour Educpros la mobilisation actuelle dans les universités.

Comment s’est construite la mobilisation actuelle des enseignants-chercheurs dans les universités ? Quelle est son originalité ?

Le mouvement est parti d’une prise de conscience par les enseignants-chercheurs des inconvénients de la réforme sur l’autonomie, arrivée pendant l’été 2007, et qui n’a pas été discutée. De la même façon, les lois sur le CNRS n’avaient été perçues que très tardivement. La prise de conscience s’est construite quand le processus d’autonomisation s’est mis en place. Le processus pourrait être très inégalitaire si le président pouvait dire qui est le bon chercheur et le mauvais alors qu’en raison des charges d’enseignement, les enseignants-chercheurs ne sont pas aidés à produire de la recherche à l’université. La façade bien peinte de l’autonomie masque beaucoup de contradictions.

Sur ces problèmes généraux, les syndicats n’apportent pas de réponse immédiate. Dans le prolongement des mouvements de 1986, que ce soit dans le public, le privé ou récemment en Guadeloupe, des mouvements plus larges se développent qui prennent des formes unitaires (AG, coordinations) pour créer un espace démocratique. SLR (Sauvons la recherche) a montré l’exemple de ce qui s’est développé ensuite dans SLU (Sauvons l’université). Ce mouvement a dépassé les représentations classiques comme celles des syndicats ou des réseaux entre courants d’idées.

Est-ce un mouvement corporatiste ?

Comme dans les mouvements sociaux en général, le feu prend souvent autour de revendications salariales, comme ici autour des évolutions de carrières. Mais les enseignants-chercheurs partent de leurs conditions de travail au sens large, y compris leurs relations avec les étudiants, pour réagir en disant « on ne pourra plus faire notre métier ».

Lorsque je suis arrivé à l’institut par exemple, je donnais 52 heures de cours à 40 étudiants et j’avais largement le temps de les amener où je voulais, quel que soit leur niveau de départ. Aujourd’hui, sur le même cours, je ne dispense plus que 18 heures mais à 110 étudiants ! C’est un processus où les étudiants sont de plus en plus isolés et trop peu encadrés.

Dans le fait d’autonomiser sans moyens (recours aux fondations, aux acteurs extérieurs de plus en plus) une université de masse, on est potentiellement dans une perte d’autonomie intellectuelle. La régression générale de l’investissement universitaire va produire des universités d’excellence à côté d’autres universités qui remplaceront les IUT.

La mobilisation des enseignants-chercheurs s’est surtout élargie vers les étudiants, et le mouvement n’est pas parti cette fois des chercheurs dans les grands organismes…

Contre la LRU, les syndicats étudiants avaient des revendications très précises, classiques (bourses, emplois…) et avaient des inquiétudes sur l’entrée en master et la valeur des diplômes. Dans notre institut par exemple, on a 20 % d’inscrits en plus en masters et moins de moyens. Notre offre de M2 représente la moitié de ce que les étudiants pourraient nous demander. On n’a pas les moyens en regard de la dynamique de masse. Les étudiants pensent que les diplômes ne seront plus nationaux, qu’il n’y aura d’avenir que pour les plus brillants qui auront un M2. Ils prennent conscience que leur investissement – chez nous entre un tiers et un quart travaillent à côté de leurs études – ne va pas forcément déboucher.

Quant au mouvement de la recherche, il est mort. Le CNRS, qui en était l’élément structurant, est mort. Les chercheurs sont épuisés, désabusés et les plus jeunes ont de grosses inquiétudes quant à leur avenir. Le mouvement des chercheurs [en 2004] est parti des directeurs de labo avec SLR, qui a peu pris en compte les revendications des jeunes souvent hors statut.

Ce mouvement peut-il durer ?

Le mouvement touche tout le monde même si tout le monde ne se mobilise pas de la même façon. L’état d’esprit dépasse les jeunes ou les moins jeunes. Les chargés de cours payés à la pièce travaillent mais sont solidaires. Il n’y a pas de clivage entre maîtres de conférences et professeurs. Des universités très différentes comme Lyon 2 et Lyon 3 se sont même rapprochées pour refuser de remonter les maquettes de master enseignement. Il y a un mouvement de désenchantement qui n’est pas isolé de ce qui se passe en dehors de l’université. On est plus dans une implosion qu’une explosion de l’université. je pense que même s’il y a une pause dans le mouvement, les problèmes de fonds demeureront au-delà du décret statutaire. Et on ne peut exclure une logique de vases communicants du mouvement des enseignants-chercheurs vers celui des étudiants.

(Texte publié sur EducPros)

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